En 2018, Emmanuelle Hutin découvre parmi les collections permanentes du Centre Pompidou L’Autoportrait au miroir de Claude Cahun, cheveux rasés et veste à damier, datant de 1929 et que l’on voit en couverture de cet ouvrage.
Affranchie de son genre et de son époque, Claude Cahun est l’une des figures de l’avant-garde artistique parisienne. Avec sa compagne Suzanne Malherbe, elles adhèrent à la mouvance surréaliste d’André Breton, de Jacqueline Lamba (deuxième épouse de ce dernier et grande amie moins connue de Dora Maar et Frida Kahlo) ou encore du poète Robert Desnos et participent au mouvement révolutionnaire antifasciste.
On devine rapidement que Cahun a une sensibilité particulière et un tempérament que beaucoup limitaient à celui d’une bourgeoise excentrique. Son besoin absolu de liberté l’amène à s’arracher des cases établies, à explorer les facettes de son identité et à se jouer des codes féminins et masculins pour s’atteler à l’invention d'elle-même.
Forcément, ça détonne. Surtout auprès des nazis quand on est une artiste surréaliste, homosexuelle et demi-juive par son père (Claude Cahun se prénommait civilement Lucy Schwob). Sa liberté ne tenant alors plus qu’à un fil, avec Suzanne, elles fuient Paris pour se réfugier sur l’île de Jersey. Malheureusement pour celles que l'on surnommait the Two Sisters (Jersey n’était pas le Paris artistique des années 1920 où l’homosexualité pouvait s’afficher librement), les troupes allemandes finissent par envahir les lieux dès 1940…
En entremêlant des fragments de biographies et de lettres archivées écrites par Cahun à son imagination personnelle, Emmanuelle Hutin nous raconte les cinq années d’activité militante des deux femmes pendant l’occupation allemande à travers une contre-propagande poétique menée au péril de leurs vies.
Des actes de bravoures fous, touchants et parfois même drôles dans leur insolence tant Claude Cahun n’avait pas son pareil pour tourner au ridicule les codes de la virilité nazie orientée autour de la force et de l’honneur. Jusqu’à avoir le mot de la fin plutôt que de courber l'échine lors de leur procès à la cour martiale allemande pour insulte au Führer, à faire croire aux gardiens que « Levez-vous ! » se disait en français « Debout les morts ! » et à toujours défier leur sort.
Un affront, un toupet, un tempérament engagé corps et esprit dans le combat contre la terreur et le fascisme à coup de messages anonymes cachés dans des bouteilles vides, sur des papiers de cigarettes, des tracts jetés en boule dans les jardins ou coincés sur des pare-brises de voitures afin de faire naître un sentiment de fronde parmi les soldats et les amener à cesser les combats.
Même si on se perd un peu par moments dans la narration et les souvenirs invoqués, ce fut vraiment une belle lecture. Un hommage qui permet ainsi de mettre en lumières deux femmes incroyables, francs-tireuses nées, injustement oubliées et invisibilisées dans cette période sombre de l’Histoire.
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