Ce livre paru dans la collection RéciFs de l'éditeur à la fin de l'année dernière contient deux nouvelles. Colorer le monde parle d'Amy, qui peine à appréhender le monde culturel, notamment visuel, de sa mère et ce que ce vieux poète aveugle peut bien vouloir dire, dans L'Odyssée, quand il parle de "mer vineuse". De surcroît, elle souffre de plus en plus d'être moquée et exclue par ses camarades de classe pour être la seule sans implants rétiniens : ce manque la prive des "réfs" de couleur qu'ils partagent tous. Finalement, ses parents cèdent et elle est équipée des fameux implants, à douze ans. La voilà enfin comme les autres ! Vraiment ?
La longue nouvelle suivante Qui possède la Lune ? suit la vie de He Xiaolin, pour qui l'appréhension et la reproduction au plus juste de la réalité par les arts visuels est quasiment une nécessité vitale, depuis toujours, au grand dam de sa mère, inquiète de la voir suivre une voie sans aucune sécurité financière.
J'avais aimé énormément Le bracelet de jade. J'en ai retrouvé les qualités ici, sur un mode très différent. L'autrice écrit tout en subtilité des textes exigeants, qui suggèrent plus qu'ils ne décrivent. Tout est dans le regard que l'on porte sur les êtres et les choses, et c'est précisément le sujet de ces deux nouvelles.
Le thème central du premier texte est celui de l'uniformisation versus l'unicité inévitable : certes, les gens reliés entre eux par leurs implants rétiniens partagent les mêmes références de couleur, mais les voient-ils vraiment tous de la même façon ? Chacun.e d'entre nous a sa propre "palette" de couleurs parce que c'est notre cerveau qui interprète les impulsions lumineuses en couleurs, et chaque cerveau est une pièce unique. C'est ce que les implants rétiniens visent à "corriger". L'enjeu est important parce que nous décrivons le monde tel que nous le voyons, et on peut donc dire que la vision crée le langage, ou du moins l'enfante. Or, le langage crée le monde : seul existe pour nous ce pour quoi nous avons un mot. En tout cas, c'est l'hypothèse Sapir-Whorf, très utilisée par les auteurs de SF depuis bien plus d'un demi-siècle.
Un autre thème de cette nouvelle, outre bien sûr celui de la relation entre une mère et sa fille, et l'évolution de cette relation de l'enfance à l'âge adulte, est celui de la différence, très proche du précédent sans le recouvrir précisément. L'autrice souligne ici, discrètement, combien avoir quelque chose que les autres n'ont pas, même quand il s'agit de quelque chose en plus, peut isoler, combien toute différence est une source d'isolement social. Enfin, cette nouvelle, par l'intermédiaire de la vision particulière de la mère d'Amy et son amour pour Turner, nous replonge dans un élément central de la tradition chinoise, très étranger à la nôtre, celui de l'appréhension du vide comme plein, ou du moins pas du tout vide au sens où nous l'entendons, et du fade comme ayant une saveur particulière.
La seconde nouvelle nous montre un personnage féminin également différent, y compris par rapport à sa mère, et qui peine à trouver sa place, d'une part à cause de son sexe et d'autre part à cause de l'importance qu'elle accorde à la non-possession du monde. Elle vise à reproduire celui-ci en explorant les outils technologiques à sa disposition, mais considère que les mondes virtuels qu'elle crée devraient être aussi ouverts à la réflexion et à l'exploration que le monde physique dont elle collectionnait des éléments étant enfant. Le texte aborde aussi le thème des cadences infernales dans les usines chinoises, et celui du contraste entre nouveauté et tradition, qui est d'ailleurs la caractéristique première de la protagoniste principale, à sa façon discrète.
Ces deux nouvelles sont de l'excellente science-fiction d'anticipation, et interrogent sur l'avenir que nous préparons, plus ou moins consciemment, à nos enfants via la course au développement incessant et de plus en plus rapide de nouvelles technologies. Le style en est à la fois fluide et relevé, servi en français par la très belle langue de Gwennaël Gaffric. Et la fort belle couverture d'Anouck Faure illustre remarquablement les deux textes. Si vous ne vous êtes pas encore procuré cette parution récente, j'espère que cette chronique vous en donnera l'envie, car c'est vraiment passionnant à lire, si vous aimez la science-fiction dans ce qu'elle peut avoir de plus original.
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