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L'addiction, s'il vous plaît ! - Terreur Graphique

Mots clés : chronique avis bande dessinée roman graphique addiction temoignage alcool autobiographie famille

Tout commence vers la fin des années 1970, lorsque notre auteur Terreur Graphique, qui grandit en lisant Brétecher et Gotlib, doit régulièrement quitter sa télé et le Club Dorothée pour aller chercher son père de l’autre côté de la rue quand le téléphone sonne à la maison.

Attablé au zinc du bar d’en face, le paternel, qui semble avoir inventé le concept de la gênance et de la violence, carbure à la piquette et au Ricard. À domicile, toujours sur ses gardes, tel un animal aux aguets prêt à défendre son territoire, il cache son trésor au fond de la huche à pain, des bouteilles de jaja qui n’ont même pas le temps d’être découvertes tant il les descend à la va-vite. 

Un autre genre de « morning routine », néfaste et destructrice, qui marque durablement l’enfance de l’auteur dont les souvenirs sont remplis de référence à l’alcool : le pêcheur rigolo faisant le niveau dans la bouteille de cognac, les canards de sucres trempés dans le café-calva, les restes de vin rouge inondant les assiettes dans l’évier, les fonds de verre Amora pour faire trinquer les enfants, les babas au Rhum, les crêpes au Grand Marnier, les chocolats Mon Chéri à Noël…

Preuve s’il en faut qu’en plus d’être sensiblement et visuellement partout, l’alcool s’immisce bien souvent aux moindres événements (les bouteilles qu’on amène aux invitations à dîner pour ne pas arriver les mains vides, les heureux événements qu’on arrose, les coups du sort où l'on veut noyer sa peine…), faisant de la sobriété un véritable sport de combat.

Alors qu’il s’était pourtant juré de ne jamais boire, l’auteur plonge à son tour dans l’illusion de l’ivresse et du contrôle, persuadé de gérer sa consommation jusqu’au pénultième verre. Croyant que l’alcool l’aiderait à être plus créatif, plus sociable, plus confiant et que la vie serait plus supportable, son levé de coude est devenu un terrible adversaire.

Une détresse qui le conduit à rencontrer le Dr Ginto (oui, comme Gin Tonic), psychiatre addictologue au Centre de soin, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) dont le diagnostic est sans appel : Terreur Graphique est alcoolique.

Plus qu’une bande-dessinée, c’est une réelle mise à nu. Un récit intime et fort livré à la première personne avec une sincérité rare et émouvante qui s'avère aussi dérangeante et un peu malaisante tant sa trajectoire addictive est violente.

Par contre, il n’est pas toujours évident de suivre le fil conducteur de la pensée de l’auteur. Sa construction graphique témoigne, non seulement de son trouble déficit de l’attention, en partant spontanément dans tous les sens, une référence en amenant une autre (je salue au passage sa monumentale culture musicale et les nombreuses pépites qu’il détourne dans ses dessins tout en bichromie de rouge et bleu) ; mais également des difficultés à sortir de l’alcool à travers ses multiples tentatives de sevrage qui nous font aller et venir dans le temps.

Terreur Graphique nous emmène ainsi bon gré mal gré avec lui moyennant une bonne dose d’humour et d’autodérision. Employant le subterfuge du chien de la casse/de la case, il nous plonge dans un combat toujours d’actualité puisqu’il est encore suivi par des équipes médicales et accompagné par son entourage proche à chaque étape de sa thérapie.

À la fin de ma lecture, je me suis dit que cette histoire personnelle parlerait sûrement au plus grand nombre tant on explore toutes les dimensions de cette addiction (qui n’épargne aucune classe sociale) : héritage génétique, blessures enfouies, traumatismes familiaux, quête de soi, besoin de reconnaissance, pression sociale à boire, influence de la pop culture (musiques, films, publicités, lobbies), etc.

C’est d’autant plus édifiant qu’au moment d’écrire ses lignes, j’ai devant moi un sous-bock à l’effigie d’une bière qui propose humoristiquement « Stressé ? Change de goulot ! » et que nous sommes vendredi soir, jour davantage propice à trinquer à la fin de la semaine, même si l'on sort du Dry January, challenge incitant à réduire sa consommation d'alcool. Une banalisation qui montre combien l'alcool est présent et cet ouvrage, loin d'être une simple caricature, apporte au moins, à défaut de solutions, une nouvelle réflexion, lucide et pertinente, sans honte ni déni.

Editeur : Casterman
Lien présentation éditeur : https://www.casterman.com/Bande-dessinee/Catalogue/laddiction-sil-vous-plait/9782203297937
Année de publication : 2026
Nombre de pages : 144
ISBN 13 : 978-2-203-29793-7
ISBN 10 / ASIN : 220329793X
Prix : 23
Devise : €
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