Comme le temps n'est pas linéaire, une histoire peut commencer n'importe où, n'importe quand. Par exemple par ce génie paresseux et misanthrope de Caspar Last qui n'a inventé une "machine à explorer le temps" que pour gagner de l'argent en allant chercher dans le passé quelque chose qui vaut une fortune dans son présent de 1983. Il a la ferme intention de détruire son procédé et ses notes à son retour. Mais quelque chose d'inattendu se produira.
En 1956, un jeune Denys Winterset de vingt-trois ans est à bord du train Le Cap-Le Caire, d'où il prendra un dirigeable pour l'Angleterre, quand il fait la rencontre de Sir Geoffrey Davenant. Denys est un jeune fonctionnaire de l'empire britannique sensible et sans grande imagination, en admiration devant la grandeur de l'Empire qu'il sert, ainsi qu'apparemment Davenant. Lors de leur dîner à Khartoum, Davenant évoque la figure de Cecil Rhodes, mort jeune après avoir laissé toute sa fortune à une société secrète visant à étendre l'influence britannique par tous les moyens, dont Davenant fait partie, et propose à Winterset d'y entrer également.
Le roman repose sur le fait que le temps n'est ni linéaire, ni immuable, mais orthogonal, et le passé où l'on revient n'est pas tout à fait celui d'où on est parti. De là, la tentation de "rectifier" le passé vers un futur qu'on estime plus désirable, et c'est pour ce projet tentant (au sens fort du terme) qu'a été créée l'Altérité.
Ni vraiment un fix-up, ni tout à fait un roman, trop long pour une novella, ni tout à fait SF, ni tout à fait fantasy, ce court roman est exigeant, avec ces chapitres disjoints, mais dont on retrouve les personnages ailleurs, à un autre moment. C'est toutefois suffisamment intrigant et bien écrit pour que les pages se tournent toutes seules. Le thème du voyage dans le temps, et des bonnes intentions qui mènent à des désastres imprévus, est évidemment central, mais celui du colonialisme est également présent, bien sûr, avec la figure controversée de Rhodes.
Cela en fait une histoire ambiguë, mue par des personnages qui le sont tout autant, avec un certain air d'indéfinition, ce qui somme toute n'est que justice dans un univers aussi plastique. Cette plasticité de l'Histoire est très bien rendue, mais bien sûr cela ne rend pas l'histoire facile à lire, et j'ai plus d'une fois songé à Christopher Priest, par exemple. Je ne doute pas que les lecteurs et lectrices de Crowley, comme celleux curieux.euses de cette grande voix du genre, apprécieront cette œuvre déjà ancienne, mais qui bénéficie ici d'une nouvelle traduction par l'excellent Patrick Couton.
Ce roman court a obtenu le Prix World Fantasy novella en 1990 et le Grand Prix de l'Imaginaire nouvelle étrangère en 1999.
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