D’après la légende, le poisson rouge tournant dans son bocal aurait un temps d’attention estimé à huit secondes avant d’oublier ce qu’il a vu lors du tour précédent, un peu comme s’il redécouvrait le monde à chaque fois.
9 secondes, c’est désormais d’après les ingénieurs de Google, la durée d’attention moyenne de la génération des millenials, celle qui a grandi avec les écrans connectés. Nuque baissée, pouce tendu, regard hypnotisé, nombres d’entre nous ressemblent à des zombies soumis au manège des alertes, notifications et autres messages instantanés depuis que le smartphone est rentré dans nos vies.
Un soi-disant outil révolutionnaire, une fenêtre sur le monde qui remplit bien des fonctions : informer, divertir, cultiver, orienter, relier les gens, échanger des idées… Un puissant moteur de socialisation qui paraît facile, simple et merveilleux mais qui cache des enjeux économiques et politiques néfastes tant pour la liberté d’expression que pour la santé physique et mentale.
Car la fenêtre d’écran ne projette plus, elle absorbe : le temps (on scrolle, on scrolle et hop, deux heures d’englouties, il fait déjà nuit, on n’a pas vu la fin de journée passer et on n’a rien fait de concret, sans même se ressourcer), l’attention, la pensée, l’intelligence, la réflexion, le doute, l’argent, les données, l’identité. Elle ne libère plus, elle enchaîne et rend addict au-delà de ce que l’on pense être apte de maîtriser (notamment les emballements émotionnels).
Et bien évidemment derrière, ce sont les grands acteurs numériques qui se gavent en développant des plateformes (réseaux sociaux, sites de rencontres, jeux, shopping) aux mécanismes qui rendent de plus en plus dépendants. Les graphistes se basent d’ailleurs sur la psychologie et les neurosciences pour rendre toutes mignonnes et simples d’utilisation des applis qui vont transformer vos pratiques et habitudes en véritables nécessités addictives si ce n'est en quasi-réflexes simultanés lors de temps morts propices à l’ennui.
Preuve s’il en faut, j’ai moi-même eu du mal à lire cette bande-dessinée (à mes yeux BD de l’année) sans avoir envie de partager des extraits toutes les cinq minutes sur les réseaux afin de crier au monde entier combien il fallait lire cette adaptation/vulgarisation claire et fascinante de l’essai du journaliste Bruno Patino (président de la chaîne Arte au passage) La civilisation du poisson rouge paru en 2020.
Elle illustre à travers une histoire familiale ordinaire (deux parents, deux enfants et chacun son écran avec l’isolement, le décalage générationnel et les crises qui en découlent) les dérives du numérique créé initialement pour favoriser le gain de temps et les échanges mais qui participe paradoxalement à une saturation permanente de l’esprit et renforce la sensation d’être accaparé, submergé et de ne rien faire avancer de tangible et sensé.
C’est un constat partagé, on n’a jamais eu autant l’impression de manquer de temps alors qu’aujourd’hui on peut réaliser plusieurs choses simultanément (petit clin d’œil à la théorie de l’accélération sociale du sociologue Hartmut Rosa). Et c’est là l’un des buts de ces applications miraculeuses : retenir l’utilisateur le plus longtemps possible grâce aux algorithmes étudiés, affinés et personnalisés, connexion après connexion, pour donner l’illusion d’être « validé » dans son individualité, ses goûts, ses choix et ses croyances.
On devine le danger derrière cette nouvelle fabrique du réel, notamment au travers de l’IA et de l’économie du doute où finalement tout devient possible puisque le plus grand nombre l’a dit, vu et partagé (donc quasiment vécu) sur internet. D’autant que tout le monde n’a pas la capacité de recul nécessaire pour ne pas succomber, et même quand l’on pense avoir le sens de la mesure, rien ne protège réellement de la rapidité de diffusion de fausses informations.
Je ne vais pas recracher l’intégralité des pistes explorées (dix sublimes chapitres qui se terminent en beauté avec L’Apocalypse, tel le dernier livre du Nouveau Testament) tant il est de toute manière difficile de résumer l’incroyable cheminement documentaire mis en dessins avec les planches de Morgan Navarro qui réussit le pari de capter toute notre attention avec un découpage qui permet à tous (moyens et grands) d’approcher au rythme voulu, par morceaux choisis, un sujet sociétal complexe mais terriblement actuel !
Avec des sources variées, de l’humour, des graphiques, des exemples concrets dans des domaines croisés, l’auteur nous amène à une véritable prise de conscience, instructive mais déstabilisante, pour laquelle je regrette seulement qu’il n’y ait pas davantage d'alternatives pour ralentir et reprendre le contrôle, autres que de tout couper ou de faire de ridicules (désolée pour le jugement de valeur) et coûteuses cures de déconnexion.
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