Dans ce troisième tome de la série, nous retrouvons la famille Belhaj dans le Maroc des années 1980 et 1990. Après avoir suivi les grands-parents au lendemain de la seconde guerre mondiale, puis Aïcha leur fille, c'est au tour de la troisième génération de grandir et de vivre dans ce pays qui voit le monde changer autour de lui.
Mia et Inès sont les filles d'Aïcha et Mehdi, elle est gynécologue et lui devient président du Crédit Commercial du Maroc. Sous un nom ronflant, il s'agit plutôt d'une coquille vide où les employés se planquent pour ne pas trop en faire. Bien décidé à avancer et à faire entrer son pays dans l'ère moderne, Mehdi bouscule tout et veut donner de l'espoir à la grande majorité des Marocains. Quant à Aïcha, elle essaie de mener de front sa vie de mère et sa vie professionnelle qui lui permet d'aider les femmes à se libérer parfois de l'obligation de procréer.
Car sous l'apparence d'un pays libre en devenir, cherchant à se moderniser, le Maroc est encore sous l'oppressante dictature du patriarcat dictant la vie des femmes. À cela vient s'ajouter la tutelle du Roi qui passe pour un souverain éclairé aux yeux du Monde. Mais c'est plutôt un pays sous le joug d'un homme qui ne tolère pas la moindre opposition, n'hésitant pas à emprisonner ou exécuter ceux trop critiques envers le pouvoir.
C'est dans cette atmosphère que grandissent Mia et Inès, devant faire attention à ce qu'elles disent mais s'évertuant surtout à ne rien montrer de ce qu'elles sont vraiment parce que nées femmes dans un pays où l'omnipotence de l'homme écrase tout, où la place des femmes est encore derrière leur mari et où la religion commence à pointer le bout du nez de son intolérance.
Élevées dans un milieu aisé, elles fréquentent des écoles huppées où elles côtoient le gratin de la société marocaine et des expatriés. Elles parlent mieux le français que l'arabe qu'elles ne maitrisent pas, elles vivent presque hors de la population et ont du mal à trouver leur place. Pour Mia, le plus difficile est de cacher son orientation sexuelle, et pour Inès c'est sa soif de liberté et d'aimer. En cela, elle se rapproche plus de sa tante Selma que de sa mère, cette femme restée célibataire qui a choisi la liberté plutôt que le mariage, vivant sous les reproches de son frère et de la société.
Leur espoir, c'est la France pour y poursuivre leurs études et commencer une nouvelle vie anonyme et libres d'être ce qu'elles sont. Perdues entre leurs deux cultures, c'est leur père qui les incite à s'éloigner et à ne pas se retourner. Elles vont devoir alors affronter un nouveau monde, de nouveaux codes et les préjugés ainsi que le racisme parfois.
C'est avec impatience que j'ai attendu le dernier tome de cette série, ayant particulièrement aimé les deux premiers. Et je n'ai pas été déçu, j'ai retrouvé avec plaisir la famille Belhaj dans un Maroc en évolution. Même si l'on ne retrouve pas beaucoup Mathilde et Amine, la vie d'Aïcha et de ses filles dans ce pays encore sclérosé par la tradition et l'oppression de la monarchie garde tout son intérêt. Même si ce roman reste un hommage aux femmes marocaines et à celles de la famille de Leïla Slimani, le personnage du père prend de l'épaisseur au fil de l'histoire. D'abord peu concerné par ses filles et leur éducation, obsédé par son travail et ses ambitions, il va par la force des choses jouer un rôle essentiel auprès de ses filles et de leurs désirs.
C'est surtout dans ses déboires qu'il tire toute sa philosophie de vie et ses réflexions les plus intéressantes. J'ai apprécié sa citation en quatrième de couverture : "Mia, va-t'en et ne rentre pas. Ces histoires de racines, ce n'est rien d'autre qu'une manière de te clouer au sol, alors peu importent le passé, la maison, les objets, les souvenirs. Allume un grand incendie et emporte le feu."
Tout est dit, ce père jouant son rôle de guide pour forcer ses filles à l'indépendance et à vivre leurs rêves, c'est beau et déchirant. Leïla Slimani clôt en beauté sa trilogie avec un roman autour de la quête d'identité, de la difficulté d'avoir des racines différentes et du déchirement de ces femmes partagées entre deux cultures mais qui doivent vivre un exil pour enfin vivre pleinement.
La pluralité des voix permet de multiplier les angles d'approches dans le récit et d'avoir les différents point de vue des personnages sur ce qu'ils vivent au sein de cette famille. J'ai aimé aussi la capacité de l'autrice à placer ses personnages au cœur des événements de ces décennies, rendant ses personnages plus réels encore. Ce troisième tome est le plus intime car il concerne la génération de l'autrice, et nous éclaire sur ce qu'elle a pu vivre avant de connaitre le succès.
L'avantage de ce roman, c'est que grâce aux explications fournies au début du livre, il est possible de lire et d'apprécier celui-ci sans avoir lu les deux premiers ouvrages.
Après cette lecture, je suis heureux d'avoir terminé cette trilogie et triste parce que c'est fini, je ne pourrai plus suivre cette famille, leurs interrogations, leurs joies et leurs peines. Un beau moment de lecture.
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