Début 1848, commence la ruée vers l'or en Californie, et par là son peuplement par les Blancs. Et quant aux populations autochtones, les gens qui ont toujours vécu là, qui pêchaient dans les rivières et entretenaient les forêts, "ils déclineront devant l'avancée de l'homme blanc puisque tel est le destin de la race indienne en général. C'est ainsi qu'un peuple faible et sans valeur doit disparaître de la surface de ce territoire" (Placer Times, Sacramento, avril 1848).
L'un des derniers d'entre eux, que nous connaissons sous le seul nom d'Ishi, est emprisonné à Oroville en 1911 avant d'être emmené au musée de Californie à Berkeley où il vivra jusqu'à sa mort en 1916. Sa langue et ses compétences seront étudiées et conservées par un anthropologue, Alfred Louis Kroeber, qui s'était d'emblée spécialisé dans les cultures amérindiennes, cependant que l'épouse de ce dernier, Theodora Kroeber, écrira une biographie d'Ishi.
En 2020, Thea fuit l'un des mégafeux qui ravagent la Californie, alors qu'elle vivait depuis trois ans à Oroville. Elle y était venue pour étudier les effets sur les saumons de la récente inondation, elle en part devant l'avancée des flammes, qui vont dévorer la maison où elle habitait, et où elle avait laissé les lettres reçues de sa grand-mère, Ursula Kroeber Le Guin.
Ce roman décrit en parallèle la destruction des populations autochtones californiennes, et de leur habitat, et les conséquences présentes de ces destructions et des politiques "d'aménagement du territoire" menées depuis. De ce fait, si la partie "actuelle" est narrée du point de vue de Thea, soit directement, soit par l'intermédiaire des lettres reçues de sa grand-mère, et alterne entre le présent et le passé du personnage, la partie "historique" s'appuie en partie sur les archives du temps et progresse de façon linéaire.
Le style de ces deux facettes est aussi différent, l'humour caustique de la partie historique masquant à peine l'outrage de l'autrice devant les destructions effectuées. Par ailleurs, la plupart des personnages que l'on voit agir dans cette partie sont des personnes ayant existé, du moins pour ceux dotés d'un prénom et d'un nom, à l'exception d'Ishi, et pour cause, ce que l'autrice précise en postface, ainsi que le reste de ses sources. J'ai beaucoup aimé cette partie, et la façon dont elle expose le processus de son travail de documentation et d'écriture.
En revanche, presque tout ce qui concerne Thea m'a déplu, en me paraissant terriblement artificiel. Déjà, je n'ai pas vu l'intérêt, pour le roman, d'en faire la petite-fille fictive d'Ursula K. Le Guin, étant donné qu'exposer les idées de cette dernière pouvait se faire par l'intermédiaire de Susan, une femme d'origine maidu autrefois fan de l'autrice, et avec qui Thea cohabite. Le fait même de cette cohabitation, ainsi qu'avec une femme asiatique, sachant qu'apparemment 75% de la population d'Oroville est blanche, m'a demandé de suspendre mon incrédulité. Mais ce que j'ai vraiment trouvé de pire est la poursuite des "lettres" d'Ursula K. Le Guin après la mort de cette dernière, survenue début 2018. Honnêtement, je comprends la raison de tout cela, mais cela me semble néanmoins le choix de la facilité.
Cela dit, le thème de la colonisation et du massacre, et plus profondément de la conviction de l'homme blanc d'être supérieur au reste de la création, est traité avec finesse et profondeur, tant dans sa version XIXe siècle que dans sa version actuelle, plus nuancée et complexe mais toujours présente de façon sous-jacente. De ce point de vue, ce roman me paraît important malgré ses maladresses, d'autant qu'il donnera peut-être à ceux et celles qui ne la connaîtraient pas l'envie de découvrir Ursula K. Le Guin.
Ce roman a obtenu le Prix du roman historique en 2024.
Cette page est une version simplifiée pour les robots. Pour profiter d'une version humaine plus conviviale, cliquez ici.