C'est toujours intéressant, pour quelqu'un qui aime les mots, et les langues, de découvrir les coulisses du métier de traducteur ou traductrice. Cet ouvrage m'a de surcroît permis de découvrir une science que j'ignorais : la traductologie, qui s'intéresse à tous les aspects de la traduction. Alice Ray, autrice du présent essai, et elle-même traductrice, est maîtresse de conférence en traductologie et linguistique à l'université d'Orléans. Cet essai, "traduit" de sa thèse sur ce sujet, est à la fois savant, fort bien documenté, et parfaitement lisible pour qui n'est pas du métier. Elle accomplit vraiment ici un travail de vulgarisation qui est un modèle du genre.
Elle commence son propos en disant que le travail du traducteur doit par définition être invisible, lui-même s'effaçant derrière l'auteur du texte, de façon à donner l'impression au lecteur de lire un roman écrit dans sa propre langue. Ce n'est pas toujours facile, et ce l'est encore moins dans le cas où l'auteur a utilisé le langage pour donner corps à un univers, comme c'est le cas dans la littérature de science-fiction.
L'ouvrage, par le biais de l'exposition des contraintes et techniques de la traduction, explore les spécificités de notre genre de prédilection : comment il parvient à créer cet "étrangement cognitif" élaboré par Darko Suvin, notamment par le biais des mots et des langages créés pour une oeuvre donnée, et employés par les personnages, par l'évolution des langues que nous connaissons dans le temps et/ou l'espace, mais aussi en intégrant en son sein les problématiques liées à la traduction, nécessaire si on veut créer un univers crédible où cohabitent, et donc communiquent, des espèces différentes.
Alice Ray considère par ailleurs les différents supports du genre, étant donné que l'écran et la bulle de bande dessinée imposent des contraintes supérieures : quiconque a déjà tenté de traduire en français un texte anglais est conscient du fait que le français est beaucoup plus verbeux, ce que l'autrice désigne sous le terme de "foisonnement". Dans ces cas spécifiques, il s'agit de décider de la perte acceptable dans la traduction, en tenant compte du fait que ce sera à l'image de transmettre la part manquante du message.
Enfin, parce que toute traduction émane d'une culture liée à une époque donnée et indépendamment de la qualité même de la traduction d'origine, on peut estimer nécessaire de retraduire. L'autrice montre avec l'exemple de 1984 et la "novlangue" que choisir de changer des termes qui ont été sanctionnés par l'usage n'est pas simple, et peut ne pas être considéré comme judicieux par le lectorat. Ainsi donne-t'elle plusieurs exemples de retraductions, plus ou moins appréciées.
De façon générale, cet essai fourmille d'exemples, et c'est en partie ce qui en rend la lecture tellement vivante et fluide. Pour ma part je ne saurais trop le recommander à un.e fan de SF, surtout anglophone, car cela lui permettra, par exemple, d'apprécier un trait d'humour de l'original anglo-saxon et la difficulté de le rendre dans notre langue. Enfin, les illustrations qui parsèment l'essai m'ont paru remarquables, et je tenais à en féliciter ici l'auteur.
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