Le jour de ses trente ans, une femme décide que puisque rien ne lui est advenu de notable jusque-là, elle se créera ses propres surprises et ses propres cadeaux. Elle commence par se couper la tête. Quand elle la remet en place, attristée par tout ce sang qui coule, la tête a bien compris qu'elle n'était plus aux commandes. Cette nuit-là, la femme part, comme elle est, sans ses vêtements, attentive aux sensations de son corps dénudé, à cette nouvelle interface avec le monde qu'est ce corps nu.
Les humains qu'elle rencontre ne savent pas quoi faire de cette apparition, et bientôt c'est tout le village qui parle d'elle, qui rêve d'elle. Elle devient objet et support de fantasmes d'abord sexuels puis de plus en plus violents : il faut éliminer cette étrangeté, cette stupéfiante liberté apparue dans le village.
Ce court roman est d'une étonnante modernité alors qu'il a été écrit depuis plus d'un demi-siècle. Son écriture est riche, ondoyante, à la fois poétique et sensorielle, marquant ainsi nettement son appartenance à la littérature sud-américaine du XXe siècle. Tout vit et vibre, les ronces et le cours d'eau ont des intentions, on est toujours à la limite du fantastique et du conte gothique, dans la grande tradition du réalisme magique d'un Cortàzar ou d'un Miguel Angel Asturias. D'ailleurs, on ne peut qu'admirer le travail d'Alexandra Carrasco-Rahal, qui n'a sûrement pas été facile, pour cette nouvelle traduction, après celle de Christophe Josse en 1993.
L'idée de départ est aussi révolutionnaire que simple : que se passerait-il si quelqu'un - et pire encore, une femme ! - cessait tout bonnement de respecter le contrat social implicite de dissimulation de "ce qui doit rester caché" ? On pourrait penser à L'amant de Lady Chatterley, de DH Lawrence, pour l'éveil à la sensualité, ou aux romans de Giono, pour la communion entre le corps humain et la nature, mais il y a dans La femme nue quelque chose qui me semble plus radical : cette femme dans sa nudité n'est pas récupérable. Par aucun parti, par aucune idéologie. Il y a dans sa nudité une intransigeance absolue qui dénonce sans un mot les hypocrisies et frustrations dissimulées.
Les critiques de l'époque ne s'y sont pas trompés, qui ont crié au scandale en découvrant ce texte, qui n'en est pas moins devenu culte plus tard. Je soupçonne toutefois qu'il pourrait bien continuer de faire scandale, comme le fait toujours la liberté intrinsèque, absolue, celle qui n'est pas donnée par quelque instance extérieure que ce soit, mais vécue du plus profond de soi. C'est une excellente idée de l'éditeur de le rééditer dans cette collection, incontournable malle aux trésors, précédé d'une préface de Blandine Rinkel qui est un modèle du genre, en donnant envie de lire le roman, sans le disséquer jusqu'à le rendre exsangue, et d'un avant-propos d'Aude Mermilliod qui à sa façon le présente aussi parfaitement.
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