Depuis sa maison en bord de rivière, Charles Lamosway a toujours pu voir sa fille grandir sur la rive en face. Elle y habitait avec sa mère et Roger, l'homme qui l'a élevée. Elizabeth n'a jamais su qu'il était son père. C'est un secret bien gardé pour son bien, parce que Charles n'est pas amérindien, qu'il ne peut pas vivre dans la réserve, que la femme qu'il a aimée a jugé qu'il valait mieux que leur fille ait deux parents autochtones. Ce secret a rongé le cœur de Charles mais il n'a jamais rien dit, résigné. À présent que le bébé est devenu une jeune femme, il ne se sent plus capable de vivre dans le mensonge. Il est temps de lui dire la vérité.
Charles vit une crise identitaire qui puise ses racines dans son enfance, lui qui a vécu dans la réserve avec sa mère blanche qui a épousé un amérindien. Elle était son laissez-passer pour habiter dans la communauté jusqu'à ce qu'à dix-huit ans, la loi lui demande de partir, lui qui n'a que du sang blanc dans les veines. Son beau-père le considérait néanmoins comme un fils et a réussi à lui permettre d'habiter de l'autre côté de la rivière. Encore une fois à cause de sa non-appartenance à la communauté amérindienne, le voilà mis à l'écart de la parentalité.
Aux côtés de ce malaise identitaire, d'autres pensées lui pèsent. Notamment la mort de son beau-père ; un accident de chasse dont il n'est pas responsable mais pour lequel il ne peut s'empêcher d'éprouver de la culpabilité. Sa propre mère cultive elle-même un flou autour de ce qu'elle ressent. Sans jamais lui dire de front que c'est de sa faute, ses allusions donnent à penser que les choses auraient pu se passer autrement. Une impression exacerbée par ses errances dues à la maladie d'Alzheimer, qui lui font dire des paroles très dures sans qu'on ne soit certains que ce soit son fils, qu'elle ne reconnait plus, qui soit visé.
L'Amérindien Morgan Talty met en scène une famille fragmentée à cause d'un mensonge originel dont l'écho ne cesse de se propager dans toutes les directions. Il questionne ainsi les thèmes de la famille, de l'identité, de l'appartenance à une communauté, qui vont au-delà des simples liens du sang. On se prend d'affection pour Charles, dont la mélancolie des jours est touchante, imbibée de regrets auxquels il a donné le goût de l'alcool. Par chance, il a pu compter sur des amis aussi perdus que lui-même mais fidèles.
L'histoire a la délicatesse de soulever des questions qui ne trouvent pas nécessairement de réponses mais des lueurs d'espoir. C'est tout à l'honneur de cet écrivain qui livre un premier roman très réussi.
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