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Nicolas, Christophe

Mots clés : actualité interview enquete post apo utopie meurtre mensonge

Cette interview a été organisée pendant le Festival des Imaginales, à Epinal.

Mureliane : Christophe Nicolas, merci d’avoir consenti à cette interview pour Les Chroniques de l’Imaginaire. On va parler de votre roman le plus récent, Après la Calude. D’où vous est venue l’inspiration pour ce roman ?

Christophe Nicolas : L’idée de départ m’est venue au sortir de la crise du Covid. J’ai imaginé une sorte de virus qui s’attaquerait à notre capacité de subir ou d’infliger la moindre injustice, comme une soudaine allergie aux rapports de domination, et qui provoquerait une réaction violente, incontrôlable et irréversible. La Calude (en patois cévenol, être« calud/calude », c’est être fou/folle) est le nom que les habitants des Brousses – le hameau fictif où se déroule le roman – ont donné à cette réaction ; et par extension au virus lui-même.
Vous connaissez L’éloge de la fuite d’Henri Laborit ? Il y parle de rats qui, face à la menace d’une décharge électrique, dépérissent si on les empêche de s’enfuir ou de se battre. Le parallèle avec l’humanité est évident. Beaucoup d’entre nous vivent des situations insupportables, imposées par une poignée d’individus… Imaginez que, d’un coup, une maladie détruise tous les freins qui nous empêchent de leur sauter à la gorge. Je parle de notre éducation – pour ne pas dire notre conditionnement à « ne pas mordre la main qui (soi-disant) nous nourrit » – ou notre peur du gendarme qui, elle, renvoie à une menace bien concrète. Le premier chapitre du livre décrit ce qui pourrait arriver…
L’intrigue du roman se déroule vingt ans après l’effondrement de notre société, inévitable après l’apparition d’une telle maladie. J’y décris la vie quotidienne de Thierry, veuf inconsolable et ancien auteur de polars, qui a trouvé refuge dans les Cévennes. Sous la menace de la Calude, les rapports humains sont strictement égalitaires. La solidarité est devenue obligatoire, sous peine de mort : la honte d’avoir mal agi est aussi dévastatrice que la rage d’avoir été maltraité. En conséquence, les meurtres à proprement parler n’existent plus, la victime et le bourreau se rejoignant dans la mort. Alors, lorsqu’au lendemain d’une fête donnée par une troupe de théâtre ambulant, on découvre la jeune Fanny visiblement assassinée, une question se pose : où est le corps du coupable ?
Je me suis récemment rendu compte que dans tous mes bouquins, il y avait une enquête policière. Cette fois, dans un monde où la police n’existe plus, où la notion même de crime a disparu, ça aurait dû être différent… Eh bien non ! Comme il se pense immunisé contre la Calude, Thierry – ancien auteur de polar, je vous rappelle ! – va tenter de résoudre le mystère. Assez rapidement, il comprend que la survie du village dépend des conclusions de son enquête : si elles ne plaisent pas aux habitants, ça pourrait finir en massacre. Il va tout faire pour l’éviter.
Il faut savoir que c’est le premier roman – sur sept – que j’écris à la première personne. J’en avais besoin pour des raisons techniques, disons, mais ça m’a forcé à me poser beaucoup de questions sur l’utilisation du « je ». D’une certaine façon, ça faisait du narrateur le personnage principal de l’histoire.

Mureliane : Et moi en tant que lectrice j’ai oublié la leçon du Meurtre de Roger Ackroyd, d’Agatha Christie, que le narrateur n’est pas fiable à 100% !

Christophe Nicolas : Ça fait partie des raisons techniques dont j’ai parlé. Le fait d’écrire à la première personne devait servir directement l’histoire… Comme c’était une première pour moi, j’avoue qu’au début, j’ai eu du mal à me détacher du narrateur. D’autant plus que j’ai utilisé, pour construire son personnage, certaines expériences très personnelles : j’ai failli mourir d’une méningite à l’âge de 33 ans, par exemple. Quand j’ai réussi à le faire, à me détacher du narrateur, tout est devenu plus facile. J’avais besoin de ce déclic pour me dire que Thierry n’était pas forcément aussi… honnête que moi,disons. Du moins, pas aussi conscient que moi des raisons qui le poussent à raconter cette histoire. Il cherche à justifier ses actes… Comme tout le monde, il se demande : « Est-ce que j’ai bien fait ? Est-ce que j’aurais pu mieux faire ? » Il a peur de se retrouver tout seul. Il aimerait se pardonner, aussi…

Mureliane : Et réécrire l’histoire, éventuellement.

Christophe Nicolas : Je dirais plutôt qu’il se laisse abuser…sans doute parce que ça l’arrange, c’est vrai. Il y a deux citations, au début du livre : d’abord Camus, qui nous fait la leçon en disant « un homme ça s’empêche. Voilà ce que c’est un homme » et puis il y a Beckett, qui lui répond : « Mais à cet endroit, en ce moment, l’humanité c’est nous, que ça nous plaise ou non. ». On fait comme on peut. Et chacun fait de son mieux.

Mureliane : Et quel était votre projet en écrivant ? Est-ce que c’était un projet de satire sociale ? Est-ce que vous aviez envie de créer une dystopie ? Est-ce que c’était un mouvement intérieur ?

Christophe Nicolas : J’écris très lentement. Et j’ai l’impression de ne pas avoir beaucoup d’imagination. Je n’ai pas beaucoup d’idées. Alors, quand j’en ai une, je la creuse à fond !

Mureliane : Celle du virus.

Christophe Nicolas : Voilà. Et les questions soulevées, ce sont les mêmes que je me pose depuis mon tout premier livre : où ça nous mène, tout ça ? et comment on s’en sort ?

Mureliane : Comment on fait société…

Christophe Nicolas : Faire société, c’est « on partage, on s’épaule, on s’occupe les uns des autres ». Ça ne peut pas être « vous, vous trimez, vous partagez les souffrances, pendant que nous, on en profite en petit comité ». C’est pourquoi notre monde ne peut pas survivre à la Calude. Partant de là, j’ai creusé, creusé en restant le plus réaliste possible. Quand le point de départ est « fantastique », le reste doit être très documenté, je crois, encore plus conforme à la réalité. Je me suis donc appuyé sur mes expériences personnelles – de musicien, par exemple – et je me suis renseigné sur mille choses… Mon projet ? Il y a des tonnes d’écrivains sur Terre, sans parler de l’émergence de l’IA ; je me dis que, quitte à y passer deux ou trois ans, autant écrire un livre original, raconter une histoire qui, sans moi, n’aurait jamais existé. Ma petite pierre à l’édifice. Voilà. C’est aussi ça,faire société : chacun met la main à la pâte.

Mureliane : Y a-t-il des influences que vous vous reconnaissez ?

Christophe Nicolas : Pour celui-là, ce sont les éditions Argyll, clairement. C’est le troisième roman que je publie chez eux. Je les ai rejoints au moment de leur création. Je venais de me séparer de mon ancien éditeur après son rachat par Bolloré. Depuis le début, Argyll m’envoie les livres qu’ils sortent. J’ai lu presque toute leur production : Eutopia, Un pays de fantômes, Tout pour tout le monde, pour n’en citer que quelques-uns. On peut dire qu’Après la Calude est une sorte de Digest de toutes ces lectures. Faites lire tout Argyll à un écrivain et voilà ce que ça peut donner !

Mureliane : C’est un bel hommage à votre éditeur, en tout cas !

Christophe Nicolas : C’est un bel hommage si mon livre est réussi ! S’il est raté, remarquez, c’est aussi un peu de leur faute ! (rires) ou alors, j’aurais mal digéré mes influences… Vous avez beaucoup lu Argyll ?

Mureliane : Beaucoup chroniqué aussi.

Christophe Nicolas : Et vous n’étiez pas trop perdue ?

Mureliane : Ça va dans une ligne, effectivement.

Christophe Nicolas : Je me souviens d’une discussion avec l’éditeur, sur sa volonté de proposer des futurs désirables…

Mureliane : Et là, il y a de ça, clairement.

Christophe Nicolas : Oui, Argyll présente mon roman comme une« utopie post-apocalyptique ».

Mureliane : Avec le bémol qu’apportent les membres de la troupe de théâtre ambulant. D’abord Toni, avec son interprétation différente du virus, puis Ludivine qui dit « vous êtes bien gentils, là, mais vous êtes dans le tiède et ça va pas le faire », et ça c’est vraiment intéressant. 

Christophe Nicolas : Oui, ça illustre certaines marges de manœuvre… C’est aussi pour ça que tous ces gens peuvent vivre ensemble. La Calude ne se déclenche pas pour rien, elle est le symptôme d’un mal profond, au-delà des apparences, des façons de s’exprimer. En plus, ceux qui ont survécu jusque-là sont « compatibles » avec ce nouveau monde, pourrait-on dire. Il reste quand même une dose de libre arbitre, un for intérieur, même si la Calude empêche de se poser la question du bien ou du mal : si c’est bien, ça va, si c’est mal, t’es mort. Voilà pourquoi j’ai choisi un narrateur résistant au virus ; pour qu’il puisse penser, sans courir se pendre à un arbre, « ce que je fais est peut-être mal, mais j’estime qu’en la circonstance, c’est le mieux à faire ».

Voilà. Je préfère m’arrêter là, de peur de tout dévoiler !

Mureliane : Est-ce que vous avez commencé à écrire autre chose ?

Christophe Nicolas : Non, ce livre-là m’a vidé comme jamais. Je viens de le terminer, c’est vrai, alors que d’habitude, il peut se passer six mois ou un an avant la sortie… Mais j’ai dû aller chercher des choses profondément enfouies en moi, qui me laissent creux pour le moment. Il faut que je me re-sédimente… C’est un roman très personnel. J’espère qu’il résonnera aussi fort chez les autres.

Mureliane : Merci, Christophe Nicolas.

Christophe Nicolas : Merci à vous.

Copyright photo : DS

Date de l'interview : 2026-05-30
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