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Heder, Lucie

Mots clés : actualité interview verdure emotion collectif post apo

Cette interview a été réalisée à Epinal, pendant le festival des Imaginales.

Mureliane : Lucie Heder, merci d'avoir consenti à répondre à cette interview pour Les Chroniques de l'Imaginaire à propos de votre roman La grande verdure.

Lucie Heder : Avec plaisir.

Mureliane : Je crois que c'est votre premier roman, ou n'ai-je pas bien cherché ?

Lucie Heder : Alors, non, ce n'est pas mon premier roman. J'ai écrit un premier roman que j'ai publié en 2022, en auto-édition, qui s'appelle Quelque chose a changé, il est difficilement trouvable maintenant, parce qu'il n'en reste + que 8 exemplaires en ma possession, j'en ai un dans le sac, d'ailleurs. C'est un roman d'anticipation qui a aussi une part de réalisme magique, comme dans La grande verdure, mais c'est de l'anticipation qui est ancrée dans un univers plus proche de notre réalité, parce que c'est très daté, ça se passe entre 2010 et 2038, et ça parle de la prise, d'une prise de plus en plus étouffante de l'administration de nos vies. Il y a trois personnages qui essaient de se départir de cette emprise de l'administration, et qui vont y parvenir par un moyen magique. Voilà.

Mureliane : Ah oui, c'est très différent de La grande verdure !

Lucie Heder : Oui, c'est vrai, c'est très différent, mais il y a aussi une grande place de la nature, et notamment de la montagne.

Mureliane : Et d'où est né La grande verdure ?

Lucie Heder : La grande verdure, je pense qu'elle est née de... j'ai écrit le premier chapitre en juin 2022, du coup c'était un mois après la fin, il me semble, du premier confinement, et j'avais vécu le confinement avec d'autres personnes qui avaient un rapport très différent de moi à tout ça, parce que j'habite dans un département très rural, l'Ariège, et en fait, pendant le premier confinement il n'y avait pas de COVID en Ariège. Il y a eu un cas de maladie apparemment dans un EHPAD, mais sinon on était à 0 pour les statistiques, et du coup on était face à quelque chose de complètement invisible, qui était pas rationnel, on avait pas de prise dessus. je pense que j'étais dans un état de tension entre un sentiment de - comment dire ? - le besoin de contrôle, que je voyais, et puis aussi le besoin de liberté, de déjouer les règles un peu absurdes qui nous tombaient dessus. Alors le livre ne parle pas du tout de ça, mais je pense que j'étais un peu dans cette tension entre le contrôle et la liberté, qui sont incarnés dans La grande verdure entre le collectif de la grande verdure et un personnage tel que Sable, par exemple. Et après j'ai aussi travaillé en espaces verts, parce que je suis jardinière, et à l'époque j'étais en formation à Toulouse et après j'ai travaillé en espaces verts, et en fait j'étais très frustrée de la manière dont mon travail s'opérait, parce que je faisais partie d'une armée de jardiniers qui tous les jours étaient en train de contenir la nature, pour que les humains et les marchandises puissent circuler dedans, et je pense que j'ai eu besoin de donner naissance à une sorte de revanche de la nature sous forme de... en me posant la question de ce qui se passerait si on était moins d'humains et qu'on n'avait plus du tout les moyens en œuvre... on met en œuvre des moyens électriques, thermiques, pour tondre, pour tailler, et en fait quand on fait du jardinage, c'est surtout ça qu'on fait, on fait surtout de la destruction, finalement, et je me suis posé la question "dans un futur effondré, à quoi ça ressemblerait ?" et ça a un peu posé le décor de La grande verdure. Après je pense que c'est aussi une réflexion sur certains rapports aux questions du consentement et aux questions de contrôle qui peuvent traverser les milieux queer et féministe dont je fais partie. Et du coup c'est un peu un mélange de toutes ces choses, plus ou moins proches ou éloignées, qui ont donné naissance au livre.

Mureliane : Et du coup, de par votre profession et ce que vous venez de me dire, je comprends mieux comment vous est venue l'idée de la communication par les plantes, que j'ai trouvée assez extraordinaire, j'avais jamais vu ! (rires)

Lucie Heder : Oui, je sais pas du tout comment m'est venue cette idée, ça m'est juste venu. Après, je pense aussi que le collectif de la grande verdure veut vraiment bien faire, et du coup, communiquer par les plantes, c'est aussi une manière de se dire "on va les mettre au centre, on ne va plus les traiter comme des meubles", elles vont vraiment venir au centre, une manière de leur donner plus de place, quoi.

Mureliane : Ah oui, aussi ! J'avais pas vu cet aspect-là.

Lucie Heder : ça, ça m'est venu après, ce n'est pas quelque chose à quoi je réfléchissais quand je l'ai écrit.

Mureliane : Et en même temps ça m'a évoqué, de très loin, parce qu'il n'y est pas question de ça, le langage des fleurs victorien, vous savez ? Quand on envoyait une certaine fleur à quelqu'un pour lui faire part d'une émotion particulière.

Lucie Heder : Alors je m'en suis pas du tout inspirée, mais c'était peut-être là quelque part dans mon inconscient, aussi, ce langage des fleurs.

Mureliane : Est-ce que vous avez eu des influences que vous pourriez reconnaître pour ce roman ?

Lucie Heder : J'ai du mal à déterminer spécifiquement une influence. Je suis quelqu'un qui lit énormément, et j'essaie de lire des choses très différentes. Après, je lis surtout de la fiction, mais... J'essaie de lire à la fois de la science fiction, de la littérature blanche, de la littérature du XIXe, j'en ai aussi beaucoup lu, et du coup pour ce livre-là... je pense que j'avais plutôt en tête des contre-exemples. Je sais que j'ai pensé un peu aux séries post-apo comme The walking dead, en me disant que je voulais prendre un peu le contre-pied de ça, qu'il y avait toujours un peu les collectifs, en tout cas, les groupes de personnes dans ces séries sont vraiment... le groupe contre l'extérieur, et avec cette phrase... je me rappelle que j'ai été marquée par cette phrase qui disait tout le temps "I have to protect my family"*. Comme si tout ce qui venait de l'extérieur était forcément un danger, et je pense que c'est pour ça que j'ai créé le personnage de Sable, aussi, qui vient de l'extérieur et qui est plus une solution qu'un danger, et que je retiens aussi l'enseignement féministe qui nous dit que finalement le danger peut aussi venir de l'intérieur du groupe plutôt que de l'extérieur. Voilà. Du coup, j'étais plutôt dans des réflexions comme ça, sinon des influences, je saurais pas dire, ou alors il faudrait que je cite des listes immenses d'autrices qui m'ont inspirée, mais si je pouvais citer deux autrices ce serait Ursula Le Guin pour ses essais - j'ai beaucoup aimé sa fiction, mais ses essais me nourrissent énormément, elle est d'une générosité incroyable, il faut lire tous ses essais publiés aux Editions de l'Eclat, ils sont vraiment extraordinaires - et une autre autrice que j'aime bien citer parce qu'elle est pas très connue, c'est Sylvia Townsend Warner, une autrice lesbienne qui est morte dans les années 70, qui a écrit un livre en 1927 qui s'appelle Laura Willowes, qui est l'histoire d'une femme qui devient sorcière, et y a aussi un rapport à la nature très fort, et quelque chose de complètement décalé dans l'imaginaire, c’est un roman qui se situe un peu hors des genres et qui m'a beaucoup marquée. Elle a écrit aussi deux autres livres, Une lubie de Monsieur Fortune et Le cœur pur, qui sont tous dans la collection L'imaginaire de Gallimard, avec des thématiques toujours très étonnantes, en fait. Elle a aussi écrit de la fantasy. Une autrice qui mérite d'être redécouverte.

Mureliane : C'est vrai que la collection L'imaginaire de Gallimard est vraiment une malle aux trésors, pour ça !

Lucie Heder : Oui, c'est ça.

Mureliane : Il y a deux choses qui m'ont marquée dans La grande verdure, et qui en ont fait un coup de cœur pour moi. Il y a d'abord le corps, l'importance du toucher, et le personnage de Sable, à cet égard, est très nourrissant. Et aussi cette réflexion sur les émotions et sur comment les exprimer, ou ne pas les exprimer, fait vivre quelque chose aux autres. Et je trouve que c'est quelque chose que je vois peu abordé. J'étais tout à l'heure à la table ronde où vous en parliez avec Claire Duvivier et Li-Cam, où la question était soulevée de ce qui se passait pour les personnes qui ne pouvaient pas exprimer leurs émotions de la façon admise par la société. Et la façon dont vous l'avez mis en scène avec Sable m'a beaucoup touchée.

Lucie Heder : Pour moi, c'est une grosse question. Personnellement, je pense que j'ai pas coché toutes les cases de "comment est-ce qu'on est censé exprimer ses émotions dans la vie ?" et du coup ça m'a joué un peu des tours et j'ai une expérience personnelle de ça, et ensuite je trouve ça très compliqué... parce que oui, on est effectivement dans une société du "parler", du "tout dire", finalement, et c'est en réaction... c'est assez compréhensible, je pense que la génération de mes parents,  et de mes grands-parents sont plutôt dans une espèce de pudeur, et de retenue vis-à-vis de ce qu'ils ressentent, mais qui est aussi quelque chose qui amène beaucoup de silenciation, de pas transmettre des histoires familiales, et je pense qu'aujourd’hui on est dans le discours inverse, on est dans une espèce de réaction à ça, et du coup il faut absolument tout dire, il faut absolument raconter, il faut absolument verbaliser, etc. Ce qui n’est pas inintéressant non plus, comme processus, et qui s'explique, mais c'est vrai que c'est quelque chose qui est pas, effectivement, comme vous disiez, qui est pas accessible à tout le monde et qui peut aussi avoir des travers. Je pense que si ça devient une injonction, c'est aussi très problématique, et que... et après ça pose aussi la question du corps, parce que parfois ça passe par le corps, et ça passe pas autrement, et y a des gens pour qui ça passe pas. Je sais pas comment dire, c'est un peu des zones grises, comme ça, que j'ai essayé d'explorer et je suis contente parce que je vois que ça fait écho, effectivement, et que y a plein de gens que ça vient interpeller et qui y trouvent leur compte, mais pour ma part c'est plus une question qu'une réponse. Je pense que j'ai... je suis plutôt pour la multiplicité des manières d'évoquer et puis aussi finalement, laisser aussi les gens être dans le silence s'ils en ont besoin, ou être dans une évocation autre.

Mureliane : Oui, mais déjà soulever la question est quelque chose qui m'a paru, en soi, important, que quelqu'un montre que la question pouvait se poser. Vous parliez d'Ursula Le Guin, tout à l'heure, et notre échange m'évoque ce passage, dans La main gauche de la nuit, de la divination, avec le schizophrène désigné comme Coupe-temps, et le Terrien qui demande "mais ne peut-on le guérir ?", et la réponse est "Le guérir ? Guérit-on un chanteur de sa voix ?"

Lucie Heder : oui, c'est magnifique, ça ! Tout à l'heure, on discutait avec Li-Cam du rapport aux médicaments et finalement je pense qu'il y a aussi plein de personnes qui prennent des médicaments dans le monde actuel à cause du monde actuel, et pas à cause de ce qu'ils sont, et que en fait si... peut-être que dans une société construite par Sable et La grande verdure dans le futur, peut-être que Sable pourra vivre en communauté sans devoir être dans un appartement thérapeutique ou sans devoir prendre des médicaments, et c'est aussi beaucoup les conditions sociales qui font la folie et la santé mentale, plus que l'individu, c'est pas forcément quelque chose qui vient forcément de l'individu. Et que finalement, Sable, il faut qu'elle trouve son environnement idoine.

Mureliane : Est-ce que vous avez prévu d'écrire autre chose ? Est-ce que vous travaillez déjà sur quelque chose ?

Lucie Heder : Oui, je suis en train d'écrire autre chose. Je sais pas si ça va... Enfin, ça a déjà bien avancé, mais je suis dans une phase de doute, je pense qui accompagne beaucoup les phases d'écriture, du coup je sais pas trop si ça va être publié un jour, si ça va être un livre, même si j'ai déjà presque cent pages, enfin cent pages sur l'ordinateur, mais du coup... oui, je travaille sur une uchronie qui prend place en 2022, et voilà. Je sais pas si je vais en dire beaucoup plus. Et j'ai une idée de titre qui vient d'une citation d'une autrice et poétesse états-unienne que j'aime beaucoup qui s'appelle Annie Dillard, qui a écrit un livre d'essais très étonnant qui s'appelle Apprendre à parler à une pierre et dans ce livre elle a une phrase qui dit "ce monde est peut-être le seul et c'est peut-être un rictus éclatant". J'essaie de réfléchir à notre rapport à l'inexpliqué, à notre rapport à la nature, pourquoi il faut toujours soit qu'on la subisse, soit qu'on essaie de la dominer. J'essaie de travailler un peu tout ça dans ce livre, et du coup s'il paraît il s'appellera peut-être Ce monde est peut-être le seul. Voilà.

Mureliane : Eh bien, on vous souhaite qu'il paraisse, en tout cas ! Y a-t'il quelque chose que vous souhaitez ajouter ? Une question que j'aurais oublié de poser ?

Lucie Heder : Non, je vois pas. Merci beaucoup pour cette interview,et merci beaucoup pour cette lecture de La grande verdure, ça fait toujours très plaisir.

Mureliane : Merci à vous.

* "Je dois protéger ma famille"

Date de l'interview : 2026-05-30
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