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Mosca, Lucie

Mots clés : actualité interview bordure guerre space opera

Cette interview a été organisée à Epinal, pendant le Festival des Imaginales.

Mureliane : Lucie Mosca, bonjour. Merci d'avoir accepté cette interview pour Les Chroniques de l'Imaginaire autour de votre roman qui vient de sortir, Bordure. C'est votre premier roman ?

Lucie Mosca : Oui, c'est mon premier roman, et c'est aussi mon premier texte jamais écrit. Donc je suis très très fière de le porter aujourd'hui.

Mureliane : Super, d'où vous en est venue l'idée ?

Lucie Mosca : J'ai plein d'univers dans ma tête, comme la plupart des gens qui écrivent, je suppose. Celui-ci, c'est vraiment un univers que je porte en moi depuis l'enfance, donc quand j'étais petite les personnages avaient des aventures d'enfants, quand j'ai grandi ils ont eu des aventures d'adolescents, et maintenant que je suis adulte ce sont des aventures d'adultes. J'ai écrit Bordure au moment où j'en suis moi dans ma vie, et au moment où en sont mes personnages, donc avec déjà une expérience de la vie, et puis déjà aussi un paquet de traumas. La vie nous est déjà passée dessus un paquet de fois quand on en arrive passé la trentaine. De l'avoir écrit aujourd'hui, avec ma maturité d'adulte, ça m'a permis de conscientiser énormément de choses, et donc de pouvoir exprimer pas mal de valeurs, des valeurs politiques, des valeurs sociales, aussi. J'ai vraiment réfléchi chaque mot. Chaque mot était important pour pouvoir exprimer tout ce que je voulais en termes de résistance, et, comme je le disais, en termes de valeurs politiques, sociales, parler de l'incorporation de force, parler des traumatismes, parler de l'impérialisme.

Mureliane : …de ce que ça fait à l'intérieur des personnages…

Lucie Mosca : Oui, de ce que ça fait à l'intérieur des personnages. Moi, j'adore le space opera depuis que je suis toute petite, j'ai grandi avec la bibliothèque de mes parents, qui était une bibliothèque de science-fiction des années 60, 70, 80, 90 et donc une science-fiction fondamentalement sexiste et en ce qui concerne le space opera fondamentalement coloniale, parce que ce qui justifie le voyage spatial, souvent, c'est la quête de nouvelles ressources, donc la conquête d'autres planètes. J’ai voulu garder ce que j'aime profondément dans le space opera, à savoir l'aventure. L'aventure et puis les combats spatiaux, la baston, et aussi toutes ces espèces extraterrestres, être dans un autre univers où on puisse tout inventer, où tout est à inventer, me placer là mais en évacuer, justement, le sexisme, l'impérialisme, le colonialisme. Mon éditrice appelle ça du space op' baston, parce que, au contraire du space opera militaire des années 60 à 80, c'est du space opera antimilitariste, en réalité. J'ai gardé le côté baston sans le côté impérialiste.

Mureliane : D'ailleurs, il est à noter que dans ce roman où interviennent plusieurs espèces d'êtres sentients, les humains sont... les ratés de la classe ! (rires) "parasites"...

Lucie Mosca : Oui,complètement oui, je voulais aussi nous placer là parce que dans beaucoup d'œuvres de fiction, l'humain est celui qui est le plus puissant, celui qui prend l'ascendant sur les autres, ou alors les humains deviennent des victimes parce que les aliens sont véritablement méchants, terrifiants. J'y ai réfléchi et je me suis dit, sur l’échelle de l'évolution, on a un pouce préhensile et un gros cerveau, on n'est pas si bien doté que ça, honnêtement, moi je ne ferais pas la maline si j'étais devant un tigre à dents de sabre ou je ne sais quoi. On n’est pas les plus malins à l'échelle de l'univers, il y a peut-être plus menaçant, plus dangereux, mieux doté que nous. Et puis c'était aussi une manière de raccrocher Bordure à notre monde, de nous situer dans un futur relativement lointain, mais la Terre existe bien dans cet univers. Elle est lointaine et elle est passée, les humains ont échoué quelque part dans la galaxie après avoir dû, ou pu pour certains d'entre eux, quitter la Terre.

Mureliane : Oui, et si je me souviens bien il y a un moment où Xoexocam dit quelque chose comme "vous venez pourrir notre planète après avoir pourri la vôtre"

Lucie Mosca : Oui, aussi, parce que je voulais vraiment qu'aucun de mes personnages ne soit totalement gentil ni totalement méchant, éviter que ce soit manichéen, et finalement on peut le comprendre, Xoexocam, qui estl'antagoniste, on peut le comprendre, ce méchant, de dire : "Ils n’avaient qu'à rester sur leur planète, ils viennent chez nous, de quoi ils se mêlent ?!" Je voulais aussi que l'on puisse comprendre ses motivations (même s’il est particulièrement détestable). Et puis à l'inverse pour Shylot, la protagoniste, je l’ai écrite de sorte que ce ne soit pas toujours facile d'empathiser avec elle, ou de la comprendre, parce qu'il y a certains moments où on se dit : "Non, là, c'est la mauvaise décision !" Elle a quand même un comportement particulièrement auto-destructeur qui, j'en ai conscience, peut la rendre antipathique ou peu agréable en tant que personnage principal.

Mureliane : Oui, mais moi je dirais que ça la rend touchante, aussi, et ça permet de mesurer qu'elle est rentrée d'une guerre, où elle avait été incorporée de force, trop cabossée même pour chercher de l'aide.

Lucie Mosca : Oui, c'était l'objectif, c'est complètement comme ça que je l'ai conçue. Je voulais la montrer aussi un peu comme nos mères, qui étaient... débordées, complètement débordées. Le burn out parental, ou l'épuisement maternel, c'est un vocabulaire qu'on n'avait pas du tout il y a vingt ou trente ans, c'était l'une des premières générations de femmes qui arrivaient sur le monde du travail, et elles ont dû tout gérer en même temps, leur carrière, leur famille, le foyer, tout. Cela a rendu certaines d’entre elles très dures, mais évidemment que lorsqu’on est à ce point broyée et écrasée par un système, on ne peut pas être sympa, encore moins tout le temps. Cette dureté de ma personnage elle vient de là, en quelque sorte, elle-même est trop broyée et trop détruite pour arriver encore à être sympa. Elle essaye de survivre et sa vie, c'est un tunnel dont elle ne voit pas le bout, elle essaie juste de faire encore un pas après l'autre.

Mureliane : Et en plus, elle vit la relation de proximité comme une faiblesse, comme quelque chose qui va lui faire du mal, et après tout, elle a des raisons pour cela, mais pour elle la relation c'est quelque chose qui la met, et qui met les autres personnes concernées, en danger.

Lucie Mosca : Oui et au moins cela, elle en a conscience, à défaut de se rendre compte que son propre comportement est auto-destructeur. Elle se rend bien compte qu'elle entraîne les autres dans cette spirale de violence et de chaos, et... c'est difficile d'en parler davantage sans rien spoiler, mais elle a conscience des dégâts qu'elle peut causer autour d'elle, même si elle pense ne pas avoir le choix.

Mureliane : Qu'est-ce que vous vouliez faire avec ce roman, et est-ce que vous avez l'impression d'y être arrivée ? (rires) Question piège !

Lucie Mosca : Plutôt, oui ! (rires) Ce que je voulais faire... Je voulais écrire un space opera de divertissement, à la base, parce qu'en tant que lectrice c'est ce que j'apprécie, d'être embarquée, de rêver,d’être emmenée dans un autre monde, un autre univers, d'être embarquée par les personnages, de vibrer pour eux. Et il y a pas mal de lecteurs et lectrices qui m'ont partagé ce ressenti-là, donc ça, ça a marché ! Je n’avais pas l'ambition d’écrire un roman qui nous retourne le cerveau avec un concept astrophysique de malade. Et si les lecteurs et lectrices ont apprécié Bordure, c’est grâce à cet aspect de pur divertissement. Je pense que ça a bien fonctionné. Je voulais faire aussi du space opera conscient, que ce soit du divertissement, mais qu'il y ait quand même, derrière, ce dont on a déjà parlé : se rendre compte des dégâts que cause ce spectacle qu'on adore en tant que spectateurices et lecteurices. La guerre, ça fait de belles images, c'est épique, il y a des explosions, bien sûr qu'au cinéma c'est ce qu'on a envie de voir, mais je me suis dit, qu'est-ce que ça cause sur les personnages ? Je suis partie de pas mal de documentaires, ou de films sur des vétérans, notamment après la guerre du Golfe, après la guerre du Vietnam, d’Irak – on peut les égrainer à l’infini – qui n'arrivent plus à revenir à une vie normale. J'ai beaucoup lu aussi Erich Maria Remarque, un auteur allemand qui a vécu la Première et la Seconde Guerre mondiale. Son livre qui m'a le plus touchée s'intitule Après. Dans Aprèsles personnages rentrent du front et... eh bien ils n’y arrivent pas. Ils n’y arrivent pas et l'un des personnages dit ce truc très beau, il dit : "Nous sommes en en temps de paix, mais nous ne nous en sommes pas encore rendu compte". Je voulais vraiment exprimer cela, ce retour impossible à la vie réelle quand on a été à ce point confronté à l'inhumain, à ce point traumatisé, et à quel point on peut aller tellement mal qu'effectivement même demander de l’aide est impossible, même accepter de l’aide, une prise en charge, est refusé. Et puis a infusé l'idée de l'incorporation de force, et ça c'est d'où je viens, c'est ma famille, je suis alsacienne et l'incorporation de force c'est quelque chose qui a traversé toutes les générations qui m'ont précédée : ce sont mes grands-parents, mes arrière-grands-parents aussi, et même si moi je ne l'ai jamais vécu et ma mère non plus, il y a quelque chose qui reste. Et je voulais montrer à quel point y résister peut devenir impossible, dans la mesure où l'incorporation de force fait peser une menace sur les familles, et souvent c'est comme ça qu'on tient les incorporés de force, parce qu'on menace de s'en prendre à leur famille, ainsi ils n’osent pas, ne peuvent pas, se révolter. Ça semble facile aujourd'hui, depuis notre point de vue de personnes vivant en France, n’ayant jamais connu de guerre, c’est très facile de dire : "Oui, bien sûr je résisterais !" s'il y avait une nouvelle guerre mondiale, alors qu'en réalité personne ne peut le savoir. On a tous envie de dire qu’on serait des résistants, mais je pense qu'on est nombreux à préférer le confort, la passivité et peut-être que certains aussi, par peur, lâcheté ou conviction finiraient par collaborer. Je voulais exprimer plein de formes de résistance : il y a la personnage principale, Shylot, qui va résister par les armes, parce qu'elle en a l'entraînement et les capacités, et puis il y a sa partenaire, Kass, qui elle va résister par idéalisme et par conviction et qui, au bout d'un moment, va se dire : "Ah mais non, ça devient bien trop dangereux, moi je veux arrêter !". Mais elle ne se rend pas compte qu'elle est déjà allée trop loin et qu’un retour en arrière n’est plus possible. Shylot s'attendait dès le début à ce que cela se passe mal : elle sait qu'elle va droit dans le mur. Mais Kass… je pense qu’elle ne s'y attendait pas du tout et elle va finalement beaucoup en souffrir. Avec le personnage de Ove, je voulais montrer justement ce refus de la résistance, soit par peur, et c'est totalement compréhensible, mais dans le cas de Ove, c'est quelqu'un qui a déjà tellement souffert, qu'elle ne veut plus entendre parler de se battre, elle veut juste qu'on la laisse tranquille, qu'on la laisse en paix. Bordure c’est aussi beaucoup de liens, je voulais qu'il y ait des relations d'amitié tellement fortes qu'au bout du compte on ne se bat même plus pour faire tomber le système, mais on se bat pour ses proches, on se bat pour sauver les gens qu'on aime, et on essaye de s'aider les unes les autres par tous les moyens. Je voulais créer des amitiés très différentes. Shylot et Thibe, c’est l’amitié d'enfance. On a peut-être pris des chemins divergents mais on tient quand même l'un à l'autre parce qu'on est presque frère et sœur ; on se connaît depuis si longtemps. L'amitié adolescente qu'elle a avec Kass s'est construite sur de l'émulation, sur des idées communes qui vont vraiment former un socle fort, mais qui peut se fracturer tout de même. Enfin l'amitié avec les frères d'armes, celle qu’elle partage avec Ashange notamment, c'est une amitié qui se construit dans une situation inhumaine, et je pense que là on est vraiment dans un rapport à la vie à la mort, rien à prouver à l'autre, on ne lui doit rien et en même temps on lui doit tout. Et puis l'amour, qui était important pour moi. Je trouvais important de réfléchir à la question de l'amour, de réfléchir à la question des relations sexuelles aussi, ça faisait vraiment partie des choses sur lesquelles j'ai beaucoup travaillé. Je voulais proposer la relation à l’autre comme contrepoint aux pulsions autodestructrices de Shylot ; je voulais vraiment montrer les relations sexuelles comme une manière de se reconnecter à soi, de se reconnecter à l'autre, et puis de reprendre un peu d'énergie. C'est vraiment l'idée du sexe comme énergie créatrice, ça fait partie de nous, et ça permet une connexion à l'autre par l'épiderme, par le contact, on a un rapport qui est très intime à l'autre, je voulais explorer cela, toutes les manières qu'on a d'entrer en lien avec l'autre. Enfin – ça commence à être très long ! – je voulais exprimer, avec le personnage de la Pieuvre, tous les moyens possibles de combattre le système. La Pieuvre est très métaphorique, si j'ai choisi une créature avec plein de bras, et plein de tentacules, c'est dans l'idée qu’il faut actionner beaucoup de leviers pour parvenir à ébranler un tant soit peu le système. On peut s'appuyer sur une résistance armée, sur un soulèvement populaire, sur des medias indépendants, on peut tenter de noyauter le gouvernement, infiltrer certaines entreprises, s’appuyer sur d’autres… Et même si on agit chacun à l'échelle temporelle de nos vies, une révolution ne réussit pas à l'échelle temporelle d'une vie, d’une vie humaine en tout cas. J'ai une formation d'historienne à la base, je sais bien qu'il faut plusieurs décennies pour qu'elle aboutisse, faire tomber un système entier, ou modifier un système entier, ça prend plusieurs siècles. Ce personnage-là, la Pieuvre, qui est d'une longévité exceptionnelle et qui a beaucoup de pouvoir, permet de replacer la micro-action de Shylot et de ses compagnons d'armes dans une temporalité bien plus vaste. Il y a un moment où Shylot lui demande : "Pourquoi moi ?" et la Pieuvre lui répond : "Tu crois vraiment que tu es la seule ? C’est toi parmi des milliers d’autres. J'ai actionné tous les leviers que je pouvais depuis des centaines et des milliers d'années pour tenter de faire changer les choses".

Mureliane : Pieuvre contre pieuvre, quelque part.

Lucie Mosca :Complètement ! Il y avait vraiment cette idée de quelque chose de tentaculaire, d'un réseau... Les méchants malheureusement, forment tout un réseau : il y a collusion entre le gouvernement, les entreprises, la pègre, donc effectivement, en face, il faut un autre réseau aussi, on ne peut pas réussir seul.e.

Mureliane : Est-ce que vous vous êtes repéré des influences ? Vous parliez de la science-fiction qui est du siècle dernier, mais est-ce que vos influences viendraient de là, ou du cinéma, de vos études ? Est-ce qu'il y en a, et d'où elles viennent ?

Lucie Mosca : J'aime lire, j'adore lire, depuis toute petite. C'est... compliqué pour moi de ne citer qu’un titre de référence, parce que je me nourris de tout ce que je lis, même si ce n'est pas forcément de la science-fiction, j'explore tous les genres de l'imaginaire, mais aussi la littérature généraliste. Je pense que je me nourris de tous les livres que je lis, et c'est pareil pour les films ou les séries, ça peut être parfois juste une image, ou une lumière, ou un air de musique qui va m'inspirer et me nourrir et puis de regarder passer les gens, de les écouter... oui, c'est vraiment tout ça à la fois, je ne peux pas me reconnaître un mentor, une influence majeure.

Mureliane : Est-ce que vous avez des idées pour écrire autre chose ?

Lucie Mosca : Oui, j’ai un autre manuscrit, de science-fiction à nouveau, mais qui va demander un énorme travail de correction, or ce n'est pas un état d'esprit dans lequel j'ai envie d'être en ce moment, donc la correction va attendre un petit peu. En attendant, j'écris un roman court, format novella, de fantasy, à 4 mains avec un ami. On a presque fini de l'écrire. Et puis j'ai aussi en germe deux projets qui sont restés inachevés qui devaient être des nouvelles mais qui finalement vont être des romans, l'un plutôt post-apocalyptique et l'autre plutôt cyberpunk. J'ai beaucoup plus d'idées que de temps disponible, malheureusement, ce qui est je pense le drame de toute personne qui écrit !

Mureliane : Vous êtes prof ?

Lucie Mosca : Non, je suis médiatrice culturelle. C’est également un travail très prenant, et puis il y a mes proches, aussi, donc l'écriture doit se glisser dans les interstices de ma vie.

Mureliane : Merci. Je suis au bout de mes questions. Y a-t-il des choses que vous aimeriez ajouter ?

Lucie Mosca : Non, j'ai l'impression qu'on a déjà brassé bon nombre de sujets. C'est une fierté pour moi d'être publiée chez L'Atalante – et je ne touche pas de pourcentage supplémentaire en disant ça (rires) –, mais c'est vraiment la maison d'édition de mes rêves. Beaucoup de livres que j'ai lus au cours de ma vie sont sortis chez L'Atalante. C’est la maison dans laquelle je me disais que mon space opera serait le mieux accueilli parmi toutes les maisons d'édition d'imaginaire parce que toutes ne font pas forcément du space opera, c'est un sous-genre un peu particulier, et L’Atalante en a une longue et vaste expérience. Le travail éditorial a été hyper enrichissant, je trouve cela très beau qu'on démarre une histoire ensemble.

Mureliane : Merci.

Lucie Mosca : Merci beaucoup.

Copyright photo : Spirit Capture.

Date de l'interview : 2026-05-30
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