Clémence Saint-Pierre croit à ce qu'elle fait. Elle croit au génie désintéressé de Lilas Desroches, et que les technologies développées à Torrents permettront de rectifier la dégradation de plus en plus importante et rapide de tout le vivant. Mais un jour une zone noire et morte apparaît dans l'estuaire du Saint-Laurent, vide de bêtes, vide de toute vie organique. C'est inexplicable, et même le talent de communicatrice de Clémence est impuissant à l'expliquer.
Peu à peu, Clémence va perdre pied, à cause du stress, mais aussi parce que ses rêves ou les visions qui lui parviennent quand elle touche la méduse cyborg présente dans un labo du bâtiment, prennent de plus en plus de place, sans compter la dégradation physiologique dont elle est à peu près inconsciente. Pendant que la position de Torrents, voire sa simple existence, sont de plus en plus contestées, Clémence se sent harcelée par une femme au physique repoussant, qui semble toujours présente, comme aux limites de sa vision. Et un jour, comme d'autres employé.es de l'entreprise avant elle, Clémence craque.
Ce roman aborde plusieurs thèmes tout à fait passionnants. Celui de la croyance, très actuelle, qu'il est possible de trouver des solutions technologiques à la disparition, ou à l'extinction, des ressources naturelles, et dont la vacuité est bien mise en évidence par l'impuissance de Torrents face au vide, au trou noir qui d'une certaine façon semble préfigurer le futur. Celui de l'hybridation entre l'humain, le cybernétique et l'animal, qui n'aborde guère que par la bande et par allusions les problèmes éthiques qu'il soulève, ce qui m'a gênée. Celui du maintien, ou de l'évolution, des façons de vivre dans un environnement en mutation rapide, représenté tant par les parents de Clémence que par les pécheurs, ou les communautés de l'estuaire, mais aussi par Torrents et ses commanditaires qui ont clairement choisi la fuite en avant.
J'ai trouvé les personnages assez peu typés, ce qui peut être une qualité dans une histoire où ils s'effacent devant l'omniprésence de la catastrophe en cours, et où l'un des principaux est multiple, mais ça n'a pas aidé mon immersion dans l'histoire. Le style ondoie aussi entre la précision et le flux poétique, comme le genre passe sans rupture, au fil de l'eau, de la science-fiction tendance dystopie à la fantasy. C'est très beau et c'est habilement fait.
En somme, je dirai qu'il s'agit d'un roman exigeant et assez fascinant, sans doute pas fait pour tout le monde, mais aux qualités littéraires évidentes, dont je suis sûre qu'il trouvera son public.
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