Cette interview a été réalisée à Lyon, pendant le Festival des Intergalactiques.
Mureliane : Emilie Querbalec, merci d'avoir accepté cette interview pour le site Les Chroniques de l'Imaginaire. Nous parlerons principalement de votre dernier roman paru Les jardins du temps, mais pas que.
Emilie Querbalec : C'est moi qui vous remercie.
Mureliane : Qu'est-ce qui vous a portée à écrire ce roman spécifiquement ?
Emilie Querbalec : C'est un roman qui a été écrit sur la durée. Les premières scènes me sont venues en 2018, c'est pour vous dire. J'ai eu l'occasion de faire un voyage au Japon pour rendre visite à mon père à Kyoto et on est allés faire une excursion sur le mont Hiei. C'est une très belle promenade, je la conseille aux personnes qui vont visiter Kyoto. On peut monter en funiculaire en haut de la montagne, on peut aussi y aller à pied, et on peut se promener à travers bois. Il y a beaucoup de temples, avec des tombes, de très vieilles stèles, il y a une atmosphère très particulière. L’histoire est particulière aussi, puisqu'en 1571 tous ces temples ont bel et bien été rasés par Oda Nobunaga, qui est l'un des 3 grands seigneurs de guerre unificateurs du Japon. En octobre 1571, il envoie trente mille hommes à l'assaut de cette montagne qui est le siège d'une école bouddhiste puissante, avec des moines guerriers qui lui portent ombrage. Bref, il décide de tout raser, un vrai massacre, tout brûle. Depuis, les temples ont été reconstruits et on peut les visiter aujourd'hui, mais l'histoire reste. Donc c'est de là que me sont venues les premières scènes, les premières images, et j'ai commencé à écrire la scène d’ouverture de ce roman après mon retour. Ensuite, je l'ai laissée reposer, j'ai écrit d'autres choses entre-temps, et puis c'est revenu. D’autres visions se sont greffées dessus et notamment une sorte de rêverie où je voyais le Temps qui... souvent c'est vrai que mes inspirations me viennent de mes rêves. Je voyais le Temps qui se dilatait comme ça en cercles concentriques... Et voilà, tout s’est agrégé et ça a donné ces Cercles de Temps.
Mureliane : En même temps, ça me paraît très approprié qu'un roman sur le Temps se soit construit sur la durée ! Est-ce que le thème du Temps est important pour vous ? En reprenant vos romans précédents, j'ai l'impression que c'est un thème récurrent ?
Emilie Querbalec : Le temps qui passe, la mémoire... sont des thèmes qui reviennent souvent dans mes histoires. Et ensuite c'est parti aussi d'une observation de la manière dont on vit, de nos modes de vie actuels, où l’on est tout le temps bousculés, pressés, et je trouve ça assez délétère. Ça a un impact sur notre bien-être global et tout ça est lié, en fait, la manière dont on vit le temps, dont on l'utilise, dont il nous est imposé, alors que le temps naturel est beaucoup plus fluide. C'est tout cela que je voulais exprimer à travers ces histoires. Avec donc des temporalités différentes qui se bousculent ou qui co-existent, qui se bousculent…
Mureliane : Oui,avec cette image très forte des Emergences d'une époque dans une autre, et ça fait effraction.
Emilie Querbalec : Tout à fait. Et donc on a des personnages qui posent des questions, qui veulent comprendre, parfois avec une approche plus mystique et religieuse, parfois avec une approche plus scientifique, parfois avec une approche complètement différente, plus dans... la résistance, selon les époques et les contextes.
Mureliane : Et je trouve très intéressante aussi la façon dont vos romans sont souvent dans un brouillage des genres : est-ce de la fantasy ? est-ce de la SF ? On ne sait pas trop.
Emilie Querbalec : Celui-ci en particulier est difficile à étiqueter car je balaye pas mal de styles. Je me suis vraiment bien amusée, parce que c'est une sorte de multivers, donc vraiment je pouvais jouer avec ce concept et m'amuser avec des world-building variés. Ça m’a donné l’occasion d’explorer différentes époques du Japon, en voyageant du passé vers le futur. Oui, c'est un roman hybride, effectivement. Mais à la base, quand j’écris, je ne me fixe pas de cadre pré-défini, et j'écris comme ça vient, de manière assez organique. En fait j’ai une imagination assez brouillonne, on peut dire les choses comme ça !
Mureliane : Donc vous faites partie de ces écrivains qui écrivent au fil de l'eau, qui ne font pas spécialement de plan
Emilie Querbalec : J'ai essayé, mais j'ai beaucoup de mal. Finalement, la meilleure manière pour moi c'est d'écrire au fil de l'eau, de manière intuitive. Alors ça implique aussi beaucoup de retours en arrière et de réécritures, de réajustements. Et je peux faire des sortes de plans, assez schématiques, en cours d’écriture, mais je suis incapable d'écrire un roman à partir d'un séquencier, avec une intrigue très détaillée. Mon cerveau n’y arrive pas. On peut voir ça comme une incapacité fonctionnelle.
Mureliane : C'est vraiment très net. Il y a les écrivains à plans, et les autres, et chacun est incapable d'écrire à la façon de l'autre, c'est une différence d'organisation...
Emilie Querbalec : Oui, c’est peut-être une question de conformation neurologique, je ne sais pas.
Mureliane : En tout cas, c'est comme ça. Comment situeriez-vous ce roman dans votre œuvre, à part d'être le plus récent ? Si vous voyez aussi votre œuvre comme quelque chose d'organique, quelle place y aurait ce roman ?
Emilie Querbalec : C’est vrai, aucun de mes romans ne se ressemble, même si on retrouve des thématiques, et j'évolue au fil de mes romans, en tant qu'autrice et en tant qu'être humain. Je m'intéresse à des sujets différents à chaque fois, et une question que j'ai explorée dans un roman va m'amener sur d'autres questions que je vais avoir envie d'explorer dans le roman suivant, et ainsi de suite, donc on peut voir ça comme un arbre, avec plein d’embranchements. Bon, un jeune arbre, on va dire, avec des branches qui poussent un peu en vrac, et des fruits de temps en temps. C'est organique et donc je suis à peu près certaine que le roman suivant ne ressemblera pas au précédent. Mais en l'occurrence, avec Les jardins du Temps, j'avais envie de retourner vers le Japon par l'imagination…. Et je me suis fait plaisir.
Mureliane : En plus c'est vrai qu'en Occident c'est pas forcément très connu, et le glossaire, à cet égard, est vraiment très riche et très nécessaire !
Emilie Querbalec : On peut aussi lire ce roman sans les références, mais comme y a beaucoup de contexte culturel et historique, je me suis dit que peut-être, quand même, ce serait plus sympa de donner, au moins, quelques clés pour comprendre d'où ça vient. Parfois on aime bien savoir quelle est la limite entre ce qui est fictif, et ce qui relève de la réalité historique et culturelle. D’où, effectivement, ce glossaire.
Mureliane : Personnellement, je fais partie de ces lecteurs qui aiment bien savoir ce qui est réel et ce qui l'est pas, et quand je le sais pas, ça me manque toujours, donc j'ai apprécié ! Est-ce que vous identifieriez des influences ?
Emilie Querbalec : Bien sûr que les œuvres que j'ai aimées m'influencent ! Je pense par exemple à Miyazaki, ou des autrices comme Ursula Le Guin, que j'aime énormément. Encore qu’au fond, je ne saurais dire comment elle m'a influencée, peut-être par la sensibilité politique. Mais mes influences, à la racine, c'est vraiment Miyazaki, puisque c'est lui qui m’a donné envie d’écrire de l’imaginaire. C'est l'émerveillement que j'ai ressenti en regardant Nausicaä de la vallée du vent, quand j'étais ado, c'est cet émerveillement-là que je cherche à retrouver quand j'écris.
Mureliane : Et vous écrivez quelque chose, en ce moment ?
Emilie Querbalec : Oui, j'écris quelque chose en ce moment qui est en train de prendre forme. Et comme c'est assez organique, je sais que cette forme va évoluer, donc c'est difficile pour moi d'en parler, même les thématiques ou la manière dont je vais les traiter évoluent au cours de l'écriture. Ce que je sais, c'est que ce ne sera pas de la science-fiction, ni probablement de l'imaginaire. Ce sera quelque chose d’hybride, encore une fois, mais pas dans les genres de l'imaginaire. J'ai envie d'explorer d'autres territoires, et il n’y avait pas moyen de le faire à travers la littérature de l'imaginaire.
Mureliane : Pourtant, ça me paraît plus vaste que les autres littératures ?
Emilie Querbalec : Oui, mais là il fallait que ça parle de choses très réelles, très concrètes, il fallait vraiment une base réaliste. Je me suis même d'ailleurs demandé au départ si j'allais le faire sous la forme de documentaire. Et finalement je suis partie sur une fiction narrative mais... On verra ce que ça donne.
Mureliane : Absolument ! Je suis arrivée au bout de mes questions. Est-ce qu'il y a quelque chose que j'aurais oublié de demander et que vous auriez envie de dire ?
Emilie Querbalec : A propos des Jardins du Temps ?
Mureliane : Ce roman ou autre chose que vous auriez envie de transmettre
Emilie Querbalec : Déjà, que je remercie tous les lecteurs et toutes les lectrices qui lisent en général, qui aiment l'imaginaire et qui font vivre tout cet écosystème des livres, parce que sans elleux, hé bien, il n’existerait pas, tout simplement. Dans cet écosystème bien sûr nous sommes tous dépendants les uns des autres. Et justement, l'interdépendance est l'une des thématiques de ce roman ! Donc : merci.
Mureliane : Merci.
Copyright photo : Thomas O'Brien.
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