Conviée à Bruxelles à une exposition consacrée aux photographies de son amie Dina, Keto est confrontée à son passé. Partout, les photos sont des instantanés pris pendant leur jeunesse et, face aux vestiges de son enfance, les souvenirs refont surface. Elle retrouve à cette occasion les deux autres amies de la bande qu'elles formaient toutes les quatre. Elles étaient soudées comme les doigts de la main tout en ayant des personnalités très différentes. Dina était l'artiste effrontée, Nene la romantique timide et Ida, celle qui veillait sur Nene. Keto, plus observatrice qu'actrice, restait en retrait.
On comprend vite que Dina est morte et que Nene et Ida ne sont plus en bons termes. Chaque nouvelle photo de l'exposition nous ramène dans le passé. Keto se remémore leurs rencontres respectives, leur première expédition interdite dans un jardin public fermé, les habitudes familiales diamétralement opposées, les événements qui ont marqué leur amitié. Elle repense à leur quartier de Tbilissi, populaire et familial, dans lequel les tensions politiques et les affaires de voyous se sont infiltrées. Les quatre filles ont peu à peu quitté leur statut d'enfants pour devenir adolescentes, puis femmes. Des transitions qui ne se sont pas faites sans mal, sans violence ni sans déceptions. La vie était dure à Tbilissi dans les années 90. La condition de femme n'arrangeait pas les choses.
L'idée de faire jaillir les souvenirs au gré des photos rencontrées dans l'exposition est une excellente trouvaille. Nous déambulons dans les souvenirs, sans respecter la chronologie des événements, et cela permet de maintenir longtemps des zones d'ombre. Pourquoi Nene et Ida sont-elles fâchées ? Qu'a-t-il pu se passer dans la vie de Dina pour qu'elle perde sa lumière ? On ne comprend les choses que quand une photo permet de les raconter.
Nino Haratischwili offre dans ce roman épais une fresque romanesque dense et passionnante, avec ces tranches de vie qui se superposent tel un mille-feuilles qu'on savoure avec appétit. Car il n'y a pas que ces quatre filles, il y a les femmes et hommes qui gravitent autour d'elles et qui sont tout aussi dignes d'intérêt. L'intrication de ces quatre destins avec l'Histoire de la Géorgie est hautement maîtrisée et nous permet aussi de comprendre un peu mieux ce qu'était le quotidien dans cette région à cette époque.
Après le succès de son roman La huitième vie, Nino Haratischwilli confirme avec brio son talent de romancière.
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