Mureliane : Li-Cam, merci d'avoir accepté de répondre à cette interview pour Les Chroniques de l'Imaginaire.
Li-Cam : Merci pour l'invitation.
Mureliane : On est là principalement pour parler de Brèche, mais on peut aussi ouvrir sur d'autres sujets. Qu'est-ce qui vous a portée à écrire ce roman ?
Li-Cam : Peut-être, un esprit de revanche. Brèche est un roman qui se déroule dans un quartier populaire, et j'ai grandi dans un quartier populaire, et ce que je voyais à la télévision me... m'interpellait. Les quartiers, comme on dit, sont toujours présentés de façon négative, alors que, moi, j'ai le souvenir - alors, peut-être que ça a changé... - mais j'ai le souvenir de beaucoup de solidarité, parce que les gens sont très pauvres, ils se serrent donc les coudes, et j'avais envie de raconter un peu comment ça se passe dans cette couche de la population et, tout en explorant comment ça pourrait se passer après la faillite de l'état. Je voulais aussi sortir de l'imaginaire des survivalistes et des bunkers, aller plutôt vers un imaginaire de solidarité, de partage, de "on se débrouille, c’est difficile, mais on y arrive ensemble". Donc voilà, deux idées fondatrices de ce roman. La troisième idée découle de la phrase de Bertolt Brecht qui est en ouverture du roman, "l'avenir n'a d'intérêt que vu d'en bas". En me souvenant de cette phrase, je me suis dit "oui, effectivement, on voit beaucoup de romans qui parlent des plus privilégiés parce que ça fait rêver certains"... moi, j'avais envie d'imaginer comment ça pourrait se passer... dans les couches populaires, dans les marges, parce que c’est là que s’inventent des choses nouvelles.
Mureliane : Et d'où viennent les personnages ? Sont-ils basés sur des gens que vous connaissez ?
Li-Cam : Alors, c'est toujours un mélange. En ce qui me concerne, mes personnages sont toujours une espèce de mélange de plusieurs personnes. Pour Walter, c'est un ami du CNRS sur certains aspects, sur d'autres c'est moi-même, sur d'autres c'est d’autres personnes... Bella... là aussi, c'est plusieurs personnes. On va dire que sa lubie avec le fascisme c'est... ça peut être quelqu'un que je connais ; le fait qu'elle soit neuro-divergente, c'est en lien avec moi parce que je suis neuro-divergente moi-même, sa relation avec son mari, qui est très particulière, c’est inspiré de gens que je connais. Et pour Nati, c’est un peu ma jeunesse dans les quartiers populaires, avec son côté un peu hargneux par moment, et sa grande curiosité, et le fait qu'elle soit un peu différente de ses camarades. C'est moi quand j'avais quinze/seize ans, je crois.
Mureliane : Et Rivière ?
Li-Cam : Rivière, c'est le personnage qui me permet de véhiculer mes idées. Et c'est la transcription d’une grande inquiétude pour la jeunesse, je ne veux pas spoiler, mais je dirais que c'est aussi des préoccupations de parents que j'ai vus autour de moi. Rivière, c'est la voix politique du roman.
Mureliane : Oui, ça c'est très net. J'ai l'impression que vous écrivez plus de nouvelles que de romans, sauf erreur. Quelle place a celui-ci ? Que représente-t'il pour vous, dans votre œuvre ?
Li-Cam : Alors, j'ai commencé par écrire des romans. Je suis d’abord romancière. Après, pour une première publication, j’ai compris que c’était plus accessible avec une nouvelle. Et maintenant encore, entre chaque roman, le temps de me ressourcer, de retrouver une idée, j'écris plusieurs nouvelles, quatre, cinq par an. Et ça me permet de faire des expérimentations, de tester des idées, de les creuser. Je travaille en arborescence, en rhizome à l’intérieur d’un même univers. Il y a des éléments de mes romans qui me donnent envie d'aller creuser, et que j’explore avec des nouvelles. Donc les deux, écriture de romans et de nouvelles, sont pour moi assez interdépendants. L'univers des Ecoumes, que j'ai développé dans Visite et dans Brèche, je l’ai également exploré à travers cinq ou six nouvelles qui me permettent de tester des choses. J'ai voulu explorer un peu ce qui se passait à d'autres périodes dans les Ecoumes, ce qui aurait pu se passer au niveau des Mandatrices de la Vivante, des Gardiennes du Futur, enfin pour résumer, les nouvelles me permettent d’explorer, d’expérimenter, d’aller creuser des pistes dans mes univers.
Mureliane : Les Ecoumes... ça m'a fait penser à l'Ekumen. Est-ce qu'Ursula Le Guin serait une influence ?
Li-Cam : Je suis une grande fan d'Ursula Le Guin. Je ne peux pas prétendre avoir lu toute son œuvre parce qu'elle est gigantesque et je ne suis pas sûre que tout soit traduit mais ç'a vraiment été pour moi une grande découverte quand j'avais une trentaine d'années, notamment Les dépossédés, qui est vraiment le livre qui m'a le plus enthousiasmée, peut-être parce c’est un autre type de science-fiction, moins épique, qui s’intéresse aux gens, à la société. La lecture des Dépossédés, ç'a vraiment été le moment où j'ai compris que la science-fiction pouvait tout faire, elle pouvait tout aborder, elle pouvait distraire et avoir du fond. J'aime l’approche anthropologique d’Ursula, elle développe énormément les univers, la société, les personnages. C’est très réaliste. J'essaye de m'en inspirer, je travaille beaucoup mes univers, mes personnages, parce que j'aime les choses qui vont en profondeur, j’aime analyser, explorer des idées. Le cycle des Ecoumes est effectivement en référence à l'Ekumen, mais l'Ekumen était en référence au terme "Oecumène", qui s'écrit pas tout à fait pareil et qui signifie "le lieu de vie des humains", donc les Ecoumes, c’est les deux réunis, à la fois une référence et un terme anthropologique.
Mureliane : J'interviewais Alice Ray hier, et on parlait aussi des Dépossédés, et elle me disait qu'elle rêverait de retraduire le roman en y appliquant les principes de langage dont parle Le Guin mais qu'elle n'utilise pas, ou pas complètement, notamment sur l'emploi des possessifs. J'en parle car j'ai l'impression que votre utilisation du langage, votre réflexion sur le langage, sont particuliers, que ce soit dans Visite ou dans Brèche.
Li-Cam : C'est vraiment un axe très important pour moi. Travailler la langue et m'en servir pour faire passer des idées... Je pars de l'hypothèse de Sapir-Whorf, selon laquelle le langage façonne notre vision du monde, notre perception du monde. Dans Visite, effectivement, j'ai créé une grammaire éco-féministe, dans laquelle tout ce qui est de l'ordre de la Vivante - du vivant - est au féminin, tout ce qui est de l'ordre du concept et des technologies, des ustensiles et de choses créées par les humains est neutre. Le masculin a donc beaucoup moins de place dans la langue. C’est étrange au début, puis on s’y fait. Je n'imaginais pas écrire un roman s’inscrivant dans une société qui a bifurqué et qui préserve la Vivante, dans la langue d'aujourd'hui. Surtout un roman qui se passe dans cent ans. Pour moi, une société change, et en conséquence la langue change avec elle. Dans Visite, j’ai créé une grammaire particulière, et dans Brèche, comme les enfants ne vont plus à l'école, puisque il n’y a plus d'école, Nati, qui a vingt ans, et qui a toujours baigné dans Maisons-Neuves, parle une langue différente de la nôtre. Tous les gens de Maisons-Neuves ont un peu leur langue. La grammaire est pour le moins fluctuante, les règles ne sont pas fixes, c'est une langue très naturelle, très spontanée. Oui, j'aime beaucoup travailler la langue, et dans le cas de Brèche, cette démarche veut dire quelque chose : c'est dans les quartiers populaires que la langue évolue le plus, on a un regard assez négatif sur ce fait. D'ailleurs le personnage de Bella qui était prof d'histoire, a un rapport un peu complexe avec cette langue et au fur et à mesure du roman elle comprend que c'est une langue qui est belle, elle apprend à l'aimer.
Mureliane : Oui, et j'étais sensible aussi à la création langagière, qui est propre et que je pourrais bien imaginer dans un quartier populaire : les Augmentés qui deviennent les Ogres-mentés, et c'est tellement approprié, ça parle tellement de ce que c'est, ça sort pas de rien !
Li-Cam : Les Ogres-mentés, oui… cette désignation a du sens, c'est parce qu'ils sont augmentés qu'ils sont des ogres et ils ont désiré être Augmentés, parce qu’ils sont des Ogres, ça traduit le côté insatiable et techno-solutionniste des ultra-riches.
Dans la langue des Maisons Neuves, il n’y a par exemple pas d'adverbes, les adverbes ont disparu parce que c'est déjà quelque chose d'un peu érudit. Ce sont des mots longs qui nécessitent des constructions de phrase plus complexes...
Dans la langue de Maisons Neuves, les phrases sont simples - sujet, verbe, complément - on ne trouve pas de structures de phrases alambiquées. Tout est très direct, franc.
J'ai aussi aimé développer des personnages avec différentes psychologies : l'anxiété de Bella, sa fragilité ; le côté un peu rugueux de Walter, plus froid, et Nati et sa hargne... J’aime travailler la langue mais j’aime aussi travailler la psychologie de mes personnages, je trouve que c'est intéressant à écrire.
Mureliane : Et même Mono, qui est encore différent.
Li-Cam : Oui, Mono, c’est un taiseux, qui a très bon cœur et qui est dans l'action. Il véhicule ses émotions grâce à la musique, à travers sa guitare.
Mureliane : Oui, qui communique de cette façon-là, d'une façon différente.
Li-Cam : J’ai vécu avec tous ces personnages pendant un an et demi… Nati, Bella, Walter, Mono, La Courge, etc. Et quand j'ai eu fini, ils se sont mis à me manquer. Je ne sais pas trop où je vais aller, dans mon prochain roman. Le personnage de Rivière m'interroge beaucoup.
Mureliane : Oui, elle est très énigmatique et fascinante.
Li-Cam : Oui, et puis elle permettrait d'aller voir un peu comment ça se passe dans les couches supérieures de la société. Je ne garantis rien, parce que je suis vraiment encore au tout début du processus. Ça peut changer du tout au tout.
Mureliane : Elle a encore des choses à dire.
Li-Cam : Des choses à nous faire découvrir.
Mureliane : Honnêtement, la seule chose qui m'a gênée dans le roman, c'est que j'ai trouvé la fin rapide.
Li-Cam : J'en ai un peu enlevé, parce que je ne trouvais pas ce que je disais super-intéressant. C’était un peu didactique. Beaucoup de gens m’ont dit "oui, mais on ne comprend pas comment elles ont fait, comment Rivière a fait." Pourtant, il y a des indices dans le roman. Mais c'est pour cette raison peut-être que j'ai envie de creuser le personnage de Rivière, pour expliquer comment elle a fait. Qu’est-ce qui s’est passé pour qu’elle devienne qui elle est et comment elle a réussi ce qu’elle a entrepris, malgré sa situation.
Mureliane : On a parlé d'Ursula Le Guin. Est-elle une influence pour vous ? Est-ce qu'il y a des influences que vous reconnaîtriez ?
Li-Cam : Surtout Ursula. A une époque, il y a eu Philip K. Dick, quand même. Dans ma génération... K. Dick est une grosse référence. J'ai lu beaucoup de science-fiction dans les années 80, 90, c'était... vraiment, l’auteur phare. Lui aussi a des personnages neuro-divergents : des schizophrènes, des autistes…
Chez les Français Ayerdhal pour l'engagement... l'engagement, et la défense, justement, des classes populaires ; chez les Français toujours, de ma génération, Catherine Dufour pour sa plume, pour son engagement. Tous mes camarades de la Volte dont je suis fan, notamment luvan, Sabrina Calvo, et puis j'aime beaucoup ce que fait Michaël Roch. Toutes et tous travaillons la langue. Lucie Heder, qui est présente sur le salon. Mathias Echenay, qui est le directeur de la Volte, aime beaucoup le travail de la langue, donc quand on aime le faire, on trouve sa place à la Volte.
Autrement, il y aussi Ketty Steward, dont j’adore les nouvelles, qui elle aussi est une exploratrice et une expérimentatrice.
Mureliane : Vous aviez lu Chroniques du Pays des Mères ? En terme de langage, il me semble que Vonarburg a été une des premières dans l'écriture entièrement au féminin.
Li-Cam : Oui. Oui, une des pionnières... mais je l'ai lu y a longtemps... Faudrait que je la relise, tiens !
Si on revient sur Ursula, dans La main gauche de la nuit, avec le recul, je trouve dommage qu'il n’y ait pas autant d'expérimentations que ce qui se fait de nos jours. Après, maintenant c'est facile, c'est devenu... évident avec le langage inclusif. Je l'ai relu. Y'a - quoi ? - trois, quatre ans et j'avais un souvenir extraordinaire, j'ai toujours trouvé le roman extraordinaire, mais du coup je me suis dit "Ah il a quand même son âge", je trouve qu'il a plus vieilli que Les dépossédés.
Mureliane : Oui, mais c'est que ç'a été exploré abondamment depuis, alors que Les dépossédés a eu beaucoup moins de descendance, finalement.
Li-Cam : Oui, et c'est un roman qui est engagé différemment, on va dire.
Mureliane : Et il y a ce personnage schizophrène, dans La main gauche de la nuit
Li-Cam : Oui, il y a un personnage neuro-divergent. Je suis toujours enthousiaste quand on représente la neuro-divergence parce que c’est encore tabou. J’essaye d'avoir toujours des personnages neuro-divergents pour que ça bouge, pour que nous soyons représentés et du coup mieux acceptés. Je trouve qu’il y a encore beaucoup d’idées reçues et d’a priori sur le sujet.
Mureliane : Merci pour cet engagement. J'en ai fini avec mes questions, y a-t'il quelque chose que vous souhaiteriez ajouter ?
Li-Cam : Non, j'aimerais juste, en guise de conclusion, citer Rivière, la voix politique de Brèche : "Et n'oubliez pas de colorer vos lumières !"
Mureliane : C'est un excellent mot de la fin, merci Li-Cam !
Li-Cam : Merci.
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