Après avoir achevé sa grande saga des Rougon-Macquart, Émile Zola a entrepris une série de romans qui devait constituer quatre Evangiles. Chacun abordait un thème spécifique : Fécondité, Travail, Fécondité et Justice. Zola n'a pas eu le temps d'écrire le quatrième volet, si bien que son projet reste inachevé. Nous avons toutefois la chance de pouvoir lire les trois autres romans, dont Travail présenté ici.
Contrairement à ce à quoi nous avait habitué Émile Zola avec les Rougon-Macquart, série s'inscrivant dans une approche naturaliste et sociale du rôle de la parenté dans la destinée des individus, Travail est une utopie. L'écrivain imagine un modèle de travail reposant sur l'égalité et la solidarité entre les travailleurs.
Tout commence avec Luc, qui arrive dans la ville fictive de Beauclair afin de prêter main forte à Jordan, dans l'embarras depuis la mort de son vieil ingénieur qui dirigeait son haut fourneau. Mais un enterrement appelle Jordan ailleurs et Luc a deux jours devant lui pour découvrir le lieu par lui-même. Il tombe d'abord sur les ouvriers de l'usine locale, qui terminent pour une partie leur journée de travail alors que celle des autres commencent. Il voit une jeune femme avec son petit frère mise à la porte de la maison de son ami et qui n'a plus rien pour manger ni nulle part où dormir. Il rencontre des gens révoltés, malheureux, qui ont faim, qui sont fatigués. Tandis que d'autres vivent dans l'aisance, voire dans l'opulence.
Avant le retour de Jordan, Luc est frappé d'une évidence : il a pour mission de rétablir de la justice et de l'équité. Rapidement lui vient à l'idée un modèle de réorganisation du travail qui permettrait à chacun de vivre sans être dans le besoin et de travailler de façon fraternelle. L'oisiveté n'est pas une option, chacun doit faire sa part, avec des heures de travail réduites et une rotation dans les postes pour éviter la monotonie des tâches répétitives. Les bénéfices sont redistribués équitablement, les denrées et articles sont revendus dans des magasins généraux afin que personne ne se fasse de l'argent sur le dos des autres.
Il est aidé dans cette mission par la sœur de Jordan, célibataire dévouée, Josine, la jeune femme rencontrée dans la rue avec son petit frère, une amie à lui fortunée qui voit les choses de la même manière que lui et des hommes de la ville acquis à sa cause. Pour autant, si le ton du roman est idéaliste, Zola n'oublie pas d'équilibrer son propos avec de l'adversité. On rencontrera donc Ragu, le rustre pour qui le travail même réorganisé reste de la soumission. Il y a les nantis et les commerçants, qui refusent ce changement qu'ils jugent en leur défaveur. Les propriétaires terriens qui ne veulent pas de la mise en commun des terres. Zola égratigne également les professeurs, qui obligent les enfants à rentrer dans des cases sans broncher alors qu'il faudrait stimuler leurs curiosités naturelles en privilégiant l'individualité. Le clergé n'est évidemment pas épargné non plus.
Le roman déroule une véritable histoire s'écoulant sur plusieurs années, avec une réflexion intéressante sur la réorganisation du travail. Cette utopie propose des pistes vraisemblables même si peu crédibles au regard de la nature humaine tout en gardant la valeur travail au cœur du sujet, en la mettant au profit de tous plutôt que pour son compte propre. La notion de mixité sociale est aussi très présente avec ces enfants de milieux différents qui se côtoient dès leur plus jeune âge et dont on comprend rapidement à la façon dont l'écrivain en parle que leurs proximités joueront un rôle important dans la suite des évènements. On peut déplorer tout de même le rôle donné aux femmes qui sont destinées à faire des enfants et qui sont préservées jeunes et belles par cette nouvelle vie. Sans parler de la scène du viol qui est surréaliste.
Malgré quelques longueurs et redondances (Zola doit bien se montrer convaincant après tout !), le roman prête aussi bien à la réflexion qu'à la distraction. Cet ouvrage de 800 pages se laisse lire avec plaisir. Pouvait-on en douter ? Zola sera toujours une valeur sûre.
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