Cette interview a été réalisée à Lyon, pendant le Festival des Intergalactiques.
Mureliane : Alice Ray, bonjour. Merci d'avoir accepté cette interview pour les Chroniques de l'Imaginaire. Si j'ai bien compris, vous êtes traductrice, aussi, pas seulement traductologue ?
Alice Ray : Oui, tout à fait, je fais un peu de traduction, je fais beaucoup de BD, traduction de bandes dessinées de science-fiction, de fantasy et d'horreur, et j'ai fait quelques romans par-ci par-là, j'espère en faire plus dans le futur, mais la base de mon travail, c'est la traductologie, c'est l'étude de la traduction.
Mureliane : Parlez-nous davantage de la traductologie, justement.
Alice Ray : Oui : la traductologie, c'est un champ disciplinaire scientifique qui étudie la traduction sous tous ses angles, donc non seulement le processus de traduction, les stratégies mises en place, les choix, le véritable travail de traduction, mais aussi le produit fini, évidemment, en tant que livre, et aussi en tant que texte parce que la traductologie ne s’intéresse pas qu’à la littérature, on étudie la traduction pragmatique, spécialisée, juridique, audiovisuelle, vidéoludique etc. Ainsi, on peut s’intéresser à la manière dont les traductions s'insèrent dans une société, puisque les choix des livres que l’on va traduire, depuis et vers quelles langues, si on domestique ou on conserve des traces de la culture originale, tout cela révèle aussi beaucoup d'une société. La traductologie s'intéresse à tout ça. C'est un champ disciplinaire qui est relativement jeune, puisqu'avant il faisait partie de la linguistique, on le considérait comme une sous-discipline, en fait, de la linguistique. Longtemps, les personnes qui se sont intéressées à la traduction étaient des linguistes qui faisaient des études comparatives. Le champ a été autonomisé à peu près dans les années 70, et aujourd’hui, elle est reconnue comme une discipline à part entière, enfin presque, elle est en tout cas reconnue, on peut se dire traductologue.
Mureliane : Et il y a un diplôme pour ça, ou il faut être linguiste ?
Alice Ray : Alors, non, il n’y a pas de diplôme spécifique dans le sens où il n’y a pas de section scientifique, de section CNU (Conseil national des universités), on est rattaché à un autre domaine : la linguistique, la sociologie, les études anglophones, les études hispanophones, etc. Par exemple, moi, je suis dans la section 11, "Etudes anglophones", et en section 7, "linguistique", mais j'ai des collègues qui vont être en section 10 (littératures comparées), en section 12 (études germaniques et scandinaves), ou encore section 15 (langues, littératures et cultures africaines, asiatiques), par exemple... Beaucoup de traductologues sont cependant en section 7, en linguistique. Cela dépend aussi de l’angle de nos recherches et de la thèse qu’on a effectuée.
Mureliane : C'est vrai que la traduction touche un champ vaste, en fait.
Alice Ray : c'est très inter-disciplinaire comme champ, parce qu'on s'intéresse non seulement à la langue en tant que telle, donc la linguistique, mais aussi la socio "qu'est-ce que la traduction apporte ?", "qu’est-ce qu’elle dit de nos sociétés ?", on peut aussi faire de la psycho-linguistique, les études post-coloniales peuvent s'y intéresser également... c'est vraiment inter-disciplinaire.
Mureliane : Et qu'est-ce qui, vous, vous a attirée là-dedans ?
Alice Ray : Le fait de raconter des histoires. Ce qui est ironique car j'ai plutôt un diplôme en traduction, traduction scientifique et spécialisée... mais je me suis tournée vers les langues parce que j’aime les histoires et la traduction est venue naturellement : non seulement on traduit les histoires, mais la manière dont on les traduit raconte également quelque chose de nous. L'anglais, c'était la langue des histoires que je regardais, que je lisais, donc j'ai eu envie d'apprendre cette langue, de la maîtriser pour ensuite raconter ces mêmes histoires dans ma langue, à mon entourage. Et c'est ce qui m’a plu, non seulement le fait de pouvoir partager des récits, mais également le défi intellectuel que comporte le fait de passer d'une langue à une autre, d'une culture à une autre, de devoir toujours osciller entre "il faut que je garde un petit peu de la culture source" parce que sinon c'est pas très intéressant et ça pose plein de questions éthiques, mais en même temps il faut que ce soit compréhensible à la culture cible, donc je vais apporter des notes de bas de page, des explications, enfin il y a des tas de stratégies mises en place. J'aimais bien ce défi intellectuel, retranscrire l’autre, c'est un peu la SF, en fait ! On parle d'altérité en traduction...
Mureliane : Merci pour la perche ! Pourquoi vous pencher spécifiquement sur la traduction du genre SF ?
Alice Ray : J'ai été d'abord une lectrice de science-fiction, avant de m'intéresser à la traduction. La science-fiction, c'est une histoire de famille, chez moi, donc je l'ai découverte avec mon père très très tôt. Mes premiers souvenirs d’achat de livre avec mon père c’était Peggy Sue et les fantômes de Serge Brussolo, puis au collège, j'ai découvert Philip K.Dick, Asimov, tous les "grands noms", entre guillemets. Donc quand je me suis intéressée à la traduction... y a même pas eu de choix à faire, en fait ! C'était évident pour moi que ça allait être la science-fiction, ça allait avec tout le reste. Et en plus je trouve que la traduction et la SF se répondent : on y parle d'altérité dans les deux cas, de transfert, beaucoup des défis et des questionnements de la SF peuvent se retrouver dans la traduction, que l’on regarde le processus en lui-même ("comment traduire le futur ?" ; "comment penser la langue de demain ?") ou l’objet fini (l’évolution de nos pensées, de nos angoisses, de nos imaginaires, et la manière dont chaque époque va se réapproprier les textes pour dire encore quelque chose d’autre).
Mureliane : La science-fiction s'est beaucoup intéressée aux problèmes de langue, dans des romans aussi anciens que Nova ou Babel 17, de Samuel Delany, c'est vraiment un des thèmes...
Alice Ray : Oui, complètement, il y a plein de romans qui se sont intéressés à la langue, il y en a plein qui mettent en scène des traducteurs, des traductrices... alors ce sont souvent des interprètes, parce que, narrativement, quelqu'un qui traduit à son bureau, c'est pas glamour ! Par contre, un interprète, tout de suite c'est beaucoup plus excitant, et c'est beaucoup plus facile de mettre en place une narration avec un personnage qui traduit à l'oral... Donc, oui, bien sûr, et je pense qu'elle peut encore en dire plein de choses, la SF, de la langue et de la traduction, y a encore plein de choses à fouiller.
Mureliane : C'est d'ailleurs quelque chose que vous abordez dans le livre. Si j'ai bien compris, c'est une réécriture de la thèse que vous avez faite dans le courant de vos études ?
Alice Ray : Ma thèse s'intéressait à la traduction des créations lexicales science-fictionnelles, c’est-à-dire les mots inventés de la science-fiction, de l’anglais au français. Cela correspond au deuxième chapitre du livre. Les autres chapitres correspondent à des recherches que j’ai faites depuis que j'ai eu ma thèse (ou pendant, aussi, d’ailleurs). Au-delà des mots inventés, même si la néologie reste au cœur de mon travail, je me suis intéressée aussi à d'autres problématiques, dont celle de la re-traduction, ou de la traduction de l’humour. Il y a également des exemples ou des analyses que j’ai réalisées spécifiquement pour le livre.
Mureliane : Et vous avez d'autres projets qui intéresseraient le lecteur ou la lectrice de science fiction lambda ?
Alice Ray : J’ai tout un tas de projets, mais pour l'instant ils restent très académiques. Je travaille beaucoup sur la localisation vidéoludique, par exemple, avec des collègues en Belgique – notamment Simon Copet. On s'intéresse au traitement de ce qu'on appelle les "irrealia", ce sont les références fictionnelles des mondes imaginaires, dans les jeux vidéo de fantasy et de SF. Donc ça peut être des noms inventés, mais ça peut être aussi des dates, des événements... Le terme "irrealia" vient du concept de "realia" en traductologie qui décrivaient les référents culturels que l’on retrouve dans les textes à traduire. Je suis en train d’écrire un article sur Les Dépossédés, d'Ursula Le Guin, pour étudier un peu plus à la loupe la manière dont elle utilise la langue, justement, pour créer un estrangement, mais en m’intéressant spécifiquement à la narration, comment elle intègre l’estrangement linguistique à l’intérieur de son récit pour renforcer un estrangement que l’on pourrait qualifier de "politique". Je me suis rendu compte par exemple qu’elle ne défamiliarisait pas vraiment la langue elle-même alors même qu’elle nous décrit une langue avec un fonctionnement atypique, qui se veut "anarchiste". Or, dans les dialogues des personnages, on trouve du possessif, des éléments genrés, etc. alors même qu’elle indique que cette langue ne peut contenir ces éléments. Pourquoi pas travailler cela en traduction ! Je suis en train de lire la révision de la traduction pour identifier ces passages.
En projets de vulgarisation scientifique spécifiquement sur la traduction de la science-fiction, pour l'instant je n’ai pas de projet spécifique. Je me laisse porter par les opportunités qui peuvent se présenter.
Mureliane : OK, merci. Je suis au bout de mes questions, est-ce que vous, vous avez des choses à ajouter ?
Alice Ray : Vive la traduction !
Mureliane : C'est un parfait mot de la fin, merci pour cette interview.
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