De sa prison, l'écrivain* maravillien Pinto Bem écrit à sa bienfaitrice pour la supplier de payer sa rançon, en affirmant que son propos n'a jamais été de déserter la galéasse sur laquelle il servait. Pour l'en convaincre, même s'il est plus qu'à moitié convaincu qu'elle ne croira jamais son histoire, il raconte ce qui l'a conduit à être recueilli dans une barque perdue en mer, et fait prisonnier, par les ennemis Jambhai.
La galéasse San Creador, comme d'autres navires de la flotte maravillienne, est victime d'une étrange épidémie : certains marins ou galériens cessent de manger et de boire, jusqu'à en mourir. Pinto descend dans la cale parler avec l'un d'entre eux, et la voix qui lui répond n'est pas celle du marin, mais de quelqu'un qui lui affirme être un dieu exilé et emprisonné dans le corps de ce Mahas, après bien d'autres. Pinto est incrédule, mais l'histoire est prenante et il continue d'écouter. Une nuit après l'autre, il revient auprès de cette improbable Shéhérazade, et découvre l'histoire de Natian, le pêcheur, de Sundar et Jai, de l'affreux Bhimur, et surtout de la tendre Salini, de la perte de laquelle le dieu ne se remet pas.
L'autrice raconte dans sa préface que, fascinée par la confrontation qui a mené à la bataille de Lépante au XVIe siècle, elle a souhaité la mettre en scène dans un univers de fantasy. Elle a plutôt bien réussi son pari, en ce que la variété de personnages dont nous suivons, avec ses héros, les émotions et les combats, donne une bonne idée des événements qui y ont mené, ainsi bien sûr que ce combat naval décisif lui-même.
Nous avons donc en présence deux forces qui luttent pour la domination d'un océan "dont surgit la nuit" selon le titre. Ces forces sont d'une part Maravilhès et ses alliés, qui adorent un dieu Créateur unique, et l'empire Jambhai, qui est passé d'un polythéisme de quatre dieux à l'adoration exclusive de l'un d'entre eux, le Dieu Rouge, Rûvas. Cette rivalité passe par l'invasion d'îles dont les habitants n'apprécient pas forcément les envahisseurs, d'où qu'ils viennent, mais à qui on ne demande pas leur avis, et qui bien sûr sont tués en nombre quand l'autre camp essaie de prendre ou reprendre les lieux.
Même si au départ les deux seuls personnages principaux sont Pinto Bem et le dieu, qui restera longtemps anonyme, on l'oublie assez rapidement en suivant les changements de point de vue et de personnages du dieu, expulsé de son "enveloppe de chair" à la mort de celle-ci, et comme le roman décrit une guerre, il en change souvent ! Cet artifice de construction permet à l'autrice de décrire les deux forces en présence vues de l'intérieur, et c'est plaisant. En revanche, j'ai eu vraiment du mal à m'attacher à ces personnages transitoires, et j'ai trouvé artificiellement pratiques les changements de capacités du dieu selon son hôte.
Il n'empêche que c'est un roman original et de grande envergure, dont le lexique sera utile aux lecteurs et lectrices peu habitué.es aux termes de marine, et dont la bibliographie enchantera sûrement celleux qui souhaiteraient se documenter sur les sources de l'autrice, dont la préface est bien sûr immanquable en ce qu'elle indique le point de départ de l'histoire qu'elle a souhaité raconter.
* On désignait sous ce nom le comptable d'un navire.
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