Avant d'entrer dans le vif du sujet du dossier central de la revue, on lira le volet Nouvelles, où figurent :
Continuez tout droit, de Claire Cambier, qui a obtenu le Prix Alain Le Bussy de Bronze 2025) : Annie a sa routine, qui commence chaque matin par sa visite à 8h précises à la tombe de son mari. Mais ce jour-là... quelque chose est arrivé. Je n'ai pas vraiment cru à cette nouvelle, dont j'ai franchement détesté le cliché sur la retraitée, mais qui surtout m'a paru enjamber avec trop de facilité la difficulté de communiquer avec un être très étranger.
Extension du domaine de la dopamine, de Sylvie Denis : Avoir un TCMR qui lui interdit de faire des études correctes, et de suivre son rêve, qui est de piloter de petits avions de sauvetage, tandis que sa mère lui refuse l'accès à ce traitement n'empêchera pas Léa de mener la vie qu'elle veut, elle se l'est juré. Et elle fait tout pour. J'ai beaucoup aimé ce texte, aux personnages cohérents et attachants évoluant dans un environnement malheureusement de plus en plus crédible.
La confrérie des Endeuillés, de Patrick Centerwall : La société est parfaite et heureuse dans un environnement dépollué et enchanteur, depuis qu'elle a guéri la dépression, et que le bonheur est devenu obligatoire. Voilà de la bonne dystopie soft, dans une société si terrifiée par la mort qu'elle en arrive à l'effacer. J'ai bien aimé la façon dont l'auteur a poussé le curseur de notre réalité présente juste un peu plus loin afin de montrer ce que ça donnerait, et les risques de notre comportement actuel.
L'orée d'Ys, de Camille Roche : Après avoir épuisé la Terre, les humains sont partis vers une planète à peine habitable, où ils vivent en stations aux ressources de plus en plus limitées. Il est envoyé sur une autre planète pour trouver une solution au manque de ressources. Une mise en scène intéressante et crédible de l'avidité colonialiste humaine, et des raisons économiques qui la sous-tendent. Il est à noter que cette nouvelle est disponible seulement pour la version numérique de la revue.
Le bonheur n'est qu'une affaire de hasards calculés, de Johanna Blouin : Dans cette société où tout le monde est fiché et apparié selon son profil de compatibilité, Sylviana n'a jamais rencontré personne qui lui corresponde, bien qu'elle travaille pour la société qui gère les affiliations. Peut-être aurais-je apprécié cette nouvelle si je n'avais l'impression que l'étape relecture lui a été malencontreusement épargnée : je ne peux croire qu'une expression telle que "déambulaient avec lancinance" aient passé cette étape... Quant au fond, la chute m'a paru un peu trop prévisible. Il est à noter que cette nouvelle est disponible seulement pour la version numérique de la revue.
Le labyrinthe d'Emil, d'Anna Mikhalevska : Entre IA et humains, c'est la guerre, même si elle existe sous une forme et selon des modalités que les humains sont incapables de reconnaître. Il n'empêche que de plus en plus de gens créent des labyrinthes, et s'y perdent, comme Emil, le fils de Laura. J'ai infiniment aimé ce texte émouvant, qui sonnait très juste dans l'impossibilité pour des parents de faire le deuil d'un enfant, et dans la façon dont ces deux personnages réagissent différemment à ce qui se passe autour d'eux. L'univers créé par l'autrice, entre réel et virtuel m'a aussi paru bien pensé et crédible.
Le dossier Messianisme et SF est d'actualité cette année, avec la sortie annoncée de la version cinématographique du Messie de Dune, filmée par Denis Villeneuve. Et le fait est que l'on y parle beaucoup de Paul Atréides, mais heureusement pas que de lui. On entre dans le vif du sujet de façon originale, quoique peut-être inévitable vu le thème, par un dialogue entre un théologien, Jérémy Duval, et un auteur de SF, Grégoire Kenner, responsable de la totalité de ce dossier. C'est passionnant et très bien fait, commençant par l'origine du mot, la définition de ce qui constitue un messie, en évoquant les figures de messies de la SF (Paul Atréides, bien sûr, mais aussi l'Essun, de La Terre fracturée, de N.K. Jemisin, et d'autres), puis le problème de la prophétie, et le lien avec l'Apocalypse.
Et à propos des messies de la SF, Grégoire Kenner a recensé 21 auteurs pour 21 Messies, en une liste d'œuvres où figure un messie selon la définition élaborée avec Jérémy Duval. Les romans vont des années 1950 à nos jours, montrant ainsi la vitalité du sujet.
Cassandre, de C.J. Cherryh, a obtenu le prix Hugo de la nouvelle en 1979 : Alise ne supporte plus les feux qu'elle voit en permanence, et les fantômes qui l'environnent et la croient folle. Mais que vaut l'opinion de fantômes ? Et un jour elle rencontre enfin un humain véritable, solide, comme elle. Belle nouvelle originale sur la malédiction possible, et en tout cas la vie sûrement inconfortable de celle qui ne peut s'empêcher d'avoir perpétuellement un temps d'avance.
Fleur de feu, d'Elga Bland : Nyinje est l'objet de la prophétie. Elle sait qu'elle doit se sacrifier, devenir une Fille dématérialisée, pour que ses amis et son village survivent. Mais ses amis aussi ont des plans. J'ai trouvé cette nouvelle très plaisante à lire, et elle s'insère dans le thème du moment sous l'angle de la prophétie.
Philippine Kauffman et Grégoire Kenner signent une interview de Laurent Genefort, auteur entre autres de Clones et prophètes, et grand amateur de Dune, de son propre aveu. De ce fait, cette rencontre passionnante de bout en bout ne cessera de faire des aller-retour entre l'œuvre de Herbert et celle de Genefort, pour le plus grand plaisir de l'amateur ou de l'amatrice.
Dans In memoriam, Grégoire Kenner réécrit l'histoire de Jésus dans un contexte de colonisation SF. Il est vrai que la figure la plus messianique de l'histoire est assez peu représentée dans le corpus SF consacré au sujet, et on comprend que le responsable du dossier ait voulu s'y essayer.
Proche du thème du dossier, même si celui-ci n'est qu'une partie de ce qu'elle embrasse, la Theologia Galactica, présentée par Grégoire Kenner, est une somme impressionnante consacrée au thème des relations entre religion et SF, et semble d'une lecture ardue mais fort intéressante.
On retrouve ensuite les rubriques habituelles de la revue, critiques de livres, de BD ou de films, sans oublier celle d'un jeu de rôle tiré de la série Fallout. La Croisière au long du fleuve est cette fois-ci consacrée à Michel Honaker. En somme, une revue incontournable, même si les textes qu'elle contient sont d'un intérêt inégal, mais c'est la règle du jeu et cela permet de satisfaire des lecteurs et lectrices aux goûts très différents, ce dont on ne peut que se réjouir.
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