Les Suyus sont rassemblés pour célébrer l'équinoxe ensemble, comme tous les ans. Cette célébration est spéciale pour Selma, en ce que Kelin va enfin pouvoir lui proposer de partager sa vie, ce qu'elle espère de tout son cœur. Mais la célébration tourne au drame quand des engins explosifs tombent du ciel, éliminant à la fois les objets collectés pour leur échange annuel avec les nordistes et certains Suyus, dont la mère de Selma.
Heidi Grimberg apprend le jour même de son élection à la présidence de la REP que les mobiles n'ont rien livré cette année. Or, la REP a absolument besoin de ces pièces à recycler, qui nourrissent son économie, lui permettent de maintenir un niveau technologique comparable aux civilisations précédant le siècle ténébreux, et d'avancer vers leur grand projet, ré-ensemencer la Terre dévastée. C'est ce que font les régénérateurs, dont Jasmine. L'IA centrale ne l'aide pas vraiment à comprendre d'où vient le problème, mais elle finit par accepter la solution proposée, qui est de tenter une ambassade auprès des nomades pour apprendre la raison de l'absence de livraison.
Ragnar se sent à l'étroit dans la REP, ç'a toujours été le cas, malgré Agnès et leurs deux filles. Aussi, quand Heidi lui propose de faire partie de la délégation, il accepte, sachant que son couple, déjà bancal, n'y survivra sans doute pas. Pour Jasmine, en revanche, c'est une opportunité en or d'étudier la faune et la flore en territoire nomade, au sud du soixantième parallèle, interdit depuis des siècles aux citoyens de la REP. Ils seront accompagnés d'un politicien chargé des négociations, d'un informaticien dont la tâche est d'étendre le réseau de communication afin que les API qui équipent tous les citoyens de la REPp continuent à fonctionner, et de trois militaires en protection.
De son côté, Sliman, le chef des Suyus, a bien du mal à contrôler Elias, boute-feu qui affirme que les armes automatisées qui les ont touchés ne peuvent venir que des nordistes et que la seule réponse à apporter à cette lâche agression est la guerre. Quand un convoi venant du nord est décelé, il est décidé d'envoyer une ambassade à sa rencontre afin d'apprendre s'ils sont véritablement à l'origine du massacre. C'est Selma qui dirigera cette délégation, malgré son jeune âge, car la mort de sa mère en fait la seule conteuse, la porteuse de mémoires et des haïkus qui narrent l'histoire de leur peuple. Elle sera accompagnée d'une vingtaine de Suyus.
Ce roman est bien construit, dans une alternance entre deux univers mentaux et physiques très différents, déjà, mais aussi avec les changements de point de vue, au moins en ce qui concerne les citoyens de la REP : à part dans le cas de Selma, on ne sait pas ce que ressentent les Suyus. La présentation des deux modèles de société, comme la façon dont ils se sont mis en place, m'a paru particulièrement intéressante, d'autant que les informations sont distillées petit à petit dans le cours de l'histoire, sans qu'on ait l'impression de suivre un cours magistral.
Les personnages sont un autre point fort de ce roman : tous sont cohérents et crédibles, même si brossés à grands traits, et par ailleurs il n'y a aucun manichéisme, même si pour ma part j'aurais vraiment souhaité voir Elias développé davantage, notamment quant aux raisons de sa haine pour les nordistes, mais ce n'est qu'un minuscule bémol, qui n'a pas gêné ma lecture. Le rythme est très agréable, avec un équilibre excellent entre moments d'action et moments où rien ne se passe, ce qui en fait un roman d'aventures fort plaisant à lire.
L'auteur met face à face deux formes totalement différentes d'utopie, chacune imparfaite et ambiguë, donc crédible, en réaction à l'écroulement plus ou moins rapide de la civilisation précédente. L'une choisit de se reposer sur l'IA pour la gestion au quotidien de tous les besoins, mais aussi se sent investie de la mission de régénérer le vivant détruit grâce à l'assistance des technologies de bio-génétique. L'autre décide de s'adapter au monde tel qu'il est, en apprenant à le déchiffrer et à s'y intégrer avec un minimum de dommages, cette société aussi vise à repeupler la terre de vivant, mais le fait en déposant des graines dans des endroits judicieusement choisis. Les deux sociétés ne prennent conscience de leur dépendance l'une envers l'autre qu'au moment où le contact est rompu entre elles, et cela va obliger chacun de leurs dirigeants à aménager leurs certitudes.
Outre son aspect de lecture de distraction, ce roman peut aussi porter à réfléchir, car bien sûr on y voit en filigrane les tendances actuellement à l'œuvre dans nos sociétés actuelles, avec la tension entre les partisans de la persistance de l'avancée technologique persuadés que c'est la seule voie de sortie de crise, et ceux qui cherchent à inventer un futur qui tiennent davantage compte des limites intrinsèques à la planète. D'autre part, il m'a semblé que les limites et les possibles dangers de l'IA, notamment comme seule source fiable de faits passés, comme ses avantages évidents m'ont paru judicieusement exposés.
En somme, une lecture que j'ai beaucoup appréciée, et que je ne peux que recommander, en saluant au passage la belle couverture de Frédéric Le Martelot, qui rend plutôt bien l'atmosphère du roman.
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