En ce qui concerne Colibri, Cora ne suit pas le Manuel : dans ses rapports avec cet être vivant, conscient, et infiniment plus vaste qu'elle qu'est la rorquale qu'elle chevauche afin de ramener les ressources dont les habitants de Fortune ont besoin, elle utilise la négociation, et jamais ce qui pourrait la blesser, comme les éperons, par exemple. C'est aussi pourquoi elle n'a dit à personne qu'elle est atteinte de la déteinte, une maladie qu'on sait soigner, mais qui l'interdirait de pilotage. Or, peu de rorquals acceptent de changer de pilote, et Cora sait que le refus de Colibri condamnerait à mort cette dernière. Aussi, Cora cherche une solution discrète, hors des canaux officiels, et arrive à la boutique de Signy.
Signy aime les plantes depuis toujours, tant et si bien qu'elle a mis en place une stratégie pour éviter de passer toute sa vie à travailler dans son herboristerie : elle habite sur une autre radeau, ce qui l'oblige à de longs trajets mais lui fait côtoyer des gens autres que ceux qui viennent lui acheter de quoi se soigner. Car Signy sait modifier subtilement les gènes des plantes afin qu'elles secrètent des substances qui maintiendront en vie des gens par ailleurs exclus du système, comme par exemple son voisin et ami Otto, charmant vieux monsieur de soixante-quinze ans dont la maladie cardiaque est jugée normale à son âge par la médecine officielle. D'abord méfiante face à Cora, elle est séduite par la jeune femme et surtout son lien à Colibri et son désir de protéger cette dernière ; sans compter qu'elle n'a jamais eu à traiter la déteinte, et qu'elle brûle d'envie d'essayer.
Des années plus tard, Cora et Signy vivent en couple sur Cypséla, un astéroïde appartenant au système de Réconfort. Signy a de vrais jardins, la liberté de créer de nouvelles graines quand nécessaire, que les plantes qu'elles donneront soient destinées à la consommation, ou à la production de médicaments. Son travail est reconnu, elle a même des apprentis. Elle est toujours aussi capable de passer des heures perdue dans sa passion, et c'est Cora qui l'en tire en lui proposant des petits plats choisis, ou d'autres gourmandises. Car Cora s'est mise à la cuisine, d'abord au contact d'Otto, puis par un vif intérêt qui l'a poussée à rechercher toujours plus de recettes. Elle est heureuse avec Signy, et aime leur vie présente, mais reste toutefois hantée par un drame dans son passé, dont on ne saura rien.
J'ai trouvé extrêmement frustrant que le roman s'arrête en plein suspense, même si je me demandais depuis un moment comment l'autrice arriverait avant la fin à faire se rejoindre les deux arcs narratifs. Car on suit en alternance, avec une numérotation de chapitres différente, la vie du couple sur Cypséla, et la vie de chacune d'entre elles sur Fortune, ou bien sûr dans l'espace pour Cora et Colibri. On s'habitue rapidement au complet contraste, après le dépaysement initial, et bien sûr les chapitres sur Cypséla permettent de se reposer du stress de la vie passée des deux femmes, donnant au roman cette tonalité "feel good" si familière aux lecteurs et lectrices de Becky Chambers.
Une autre source de familiarité est cette façon si particulière de l'autrice d'inventer des modes de communication, et de relations en général, entre des espèces conscientes totalement différentes. Par ce biais, elle parvient à interroger subtilement notre rapport actuel au vivant qui nous entoure, qu'il soit animal ou végétal. Ainsi, certains pilotes collègues de Cora ne considèrent pas du tout le rorqual avec lequel ils travaillent de la même façon que celle-ci voit Colibri.
Le contraste entre les deux arcs narratifs est bien mis en relief par la couverture de Sam Chivers. L'action est discrète, comme toujours avec l'autrice qui excelle dans la peinture d'un univers à partir des détails de la vie quotidienne de ses personnages, mais constante dans les deux lignes temporelles. Chacune desdites lignes a ses propres personnages secondaires, même si on voit bien davantage ceux qui côtoient les deux femmes sur Fortune : Otto et les autres membres du groupe d'amis/voisins de Sygne sont particulièrement caractérisés et présents, et très attachants, cependant que Brindille est en complet contraste avec Colibri.
En somme, ce roman illustre une fois de plus l'intelligence et le talent de Chambers pour à la fois distraire et faire réfléchir, et pour ma part j'attends avec une immense impatience la sortie de la suite.
Cette page est une version simplifiée pour les robots. Pour profiter d'une version humaine plus conviviale, cliquez ici.