Quand elle était petite, Dana n'attirait pas les regards. Pas très jolie, pas charismatique... Mais elle rêvait qu'un artiste la perce à jour et en fasse sa muse. Dès qu'elle l'a pu, elle est montée à Paris dans un petit meublé pour tenter d'intégrer le milieu des artistes. Et elle a rencontré Bastien. Puis Sohan, Andrea, etc. Jusqu'à William, avec qui elle a enfin vécu l'histoire qu'elle attendait. Celui qui l'a érigée au rang de muse. Mais.
Dana va se rendre compte de l'envers du décor. Lorsque William lui annonce qu'elle ne l'inspire plus, elle ne retrouve de l'ardeur à vivre qu'en voulant participer à un concours artistique portant sur le sujet de l'artiste et de la muse. Forte de son expérience, elle va se documenter et mener des recherches pour présenter une œuvre qui magnifiera les muses en leur rendant justice. Car la réalité de la muse est toute autre que la version romantique qu'on peut lui prêter.
À travers cette autofiction, puisque la narration fait croire que la scénariste et Dana ne sont qu'une et même personne, Erell Hannah veut montrer ce que c'est, ce que ça a été, réellement d'être la muse d'un artiste. Elle s'appuie sur des tandems célèbres : Francis Scott Fitzgerald et son épouse Zelda ; Dali et Gala ; Picasso et Dora Maar...
On se rend compte alors de beaucoup de choses méconnues, voire oblitérées par l'Histoire. Tout d'abord que les muses ne sont pas que des sources d'inspiration de par leur beauté, leur esprit, leur grâce. Elles sont inspirantes parce qu'elles-mêmes inspirées. En effet, nombre d'entre elles étaient artistes. Avec cet inconvénient majeur contre lequel elles étaient impuissantes : elles étaient femmes ! De quoi lire autrement l'expression "derrière chaque grand homme se cache une femme". Forcément, c'est elle qui faisait le boulot ! Pas systématiquement, heureusement. Mais on apprend que Francis Scott Fitzgerald s'est accaparé des écrits de Zelda, qu'Edward Hopper a mis un arrêt à la carrière de peintre de son épouse tout en lui demandant de poser pour lui et en lui piquant des éléments de ses peintures.
Erell Hannah dénonce aussi le caractère manipulateur des artistes, qui soumettaient leurs muses à leurs désirs. Et comme ce sont des artistes, cela devient acceptable. Le "connard qui hurle" devient un artiste qui pique une crise. De plus, plus les femmes sont jeunes, plus elles sont malléables. Les exemples donnés (nombreux !) tendent à montrer que de nombreux grands artistes avaient tendance à chercher les très jeunes femmes, voire très très jeunes, sans être gênés par une différence d'âge conséquente (Picasso, Gauguin...). Ce qui pose un vrai problème de conscience morale quand on sait que la plupart du temps, ils ne se contentaient pas de regarder et de guider leurs muses.
La muse était tout. Modèle, inspiration, amante. Il fallait qu'elle sache tout faire : ne pas bouger pendant des heures, boire sans être saoule, ne pas trembler de froid, être à l'écoute, être disponible... Au cours de ses années d'expérience, Dana a compris le décalage qu'il y avait entre son rêve et la réalité. L'ère du #metoo lui a fait prendre conscience que ce qu'elle traversait, ce que ses comparses avaient subi antérieurement, n'était plus acceptable. Comme la chenille devient papillon, la muse Dana s'émancipe du besoin d'être regardée par les autres pour porter son propre regard sur son apparence et sur ses compétences.
Le scénario est brillant. On prend autant de plaisir à suivre le chemin personnel de Dana qu'à découvrir à travers ses recherches les existences et aléas des muses célèbres. La dessinatrice Maëlle Reat s'est emparée avec talent du sujet. Elle donne beaucoup de dynamisme au récit, avec un coup de crayon qui instaure un climat humoristique tout en frappant fort quand le propos n'est pas à la rigolade.
Quand j'étais petite je rêvais d'être muse est dans la même veine que les Culottées de Pénélope Bagieu. Un album à la fois instructif et divertissant, drôle puis écœurant d'une page à l'autre. Un ouvrage féministe comme on les aime, qui vise à remettre en lumière les femmes placées dans l'ombre.
Cette page est une version simplifiée pour les robots. Pour profiter d'une version humaine plus conviviale, cliquez ici.